Le Chili est un modèle pour l'étranger, mais ce sont les pauvres qui en paient le prix », lance Marcela. Depuis quatre ans, elle habite le bidonville de Padre Hurtado, à l'est de Santiago. Aux pieds de la précordillère des Andes, cette poblacion, attenante au quartier résidentiel de Los Dominicos, illustre l'énorme brèche qui sépare riches et pauvres.
Seul le Brésil, en Amérique latine, a une distribution des revenus encore plus inégalitaire que celle du Chili, où 20 % de la population détiennent 57 % des revenus du pays. Comme la plupart des 10 000 habitants du bidonville, Marcela a fui la misère des zones rurales. Tous les jours, elle se rend dans le centre de la capitale pour vendre des fleurs. Elle n'a aucune couverture sociale, pas de retraite et pas les moyens d'envoyer ses deux fils à l'université.
En revanche, Consuelo, qui tient une galerie d'art et vit dans les beaux quartiers de Pedro de Valdivia, a deux enfants qui sont inscrits dans des facultés privées. La famille a un style de vie à l'américaine : quatre voitures - une pour chacun des membres de la famille - pour se rendre au bureau, à l'école ou dans les luxueux centres commerciaux de la périphérie.
La cinquantaine élégante, Consuelo a des parents dans toutes les sphères du pouvoir : le clergé, l'armée et le gouvernement. Une caractéristique des traditionnelles et puissantes familles de Santiago qui donne à la capitale des allures provinciales : tout le monde se connaît.
Les réformes sociales en matière d'éducation, de santé et de logement entreprises depuis 2000 par le gouvernement de coalition de centre gauche du président Ricardo Lagos (regroupant les socialistes et la démocratie chrétienne) ont certes réduit une pauvreté héritée de la dictature du général Augusto Pinochet de 1973 à 1990. Mais le mécontentement est de plus en plus palpable. Les piquetes (barrages sur les routes), courants en Argentine, sont fréquents. Pour la première fois depuis le retour de la démocratie, en 1990, une grève de vingt-quatre heures a paralysé le Chili il y a quelques mois. « Nous voulons un changement dans les relations de travail », insiste Carlos, ouvrier dans une entreprise d'appareils ménagers. Comme lui, les syndicats réclament un salaire minimal mensuel de 200 euros, soit le minimum perçu par les fonctionnaires.
Mais le gouvernement a rejeté ces exigences, fixant par loi le salaire minimal à 165 euros par mois. Les syndicats sont également préoccupés par un taux de chômage de plus de 8 %. Il y a officiellement plus de 4 millions de pauvres au Chili - près du tiers de la population -, qui gagnent 1 dollar par jour.
Un espoir fou dans la démocratie
Une politique économique rigoureuse permet au Chili de figurer parmi les pays émergents à faibles risques. Mais cette rigueur, saluée par la communauté financière, limite la marge de manoeuvre du président Lagos avant l'élection présidentielle de 2005. Un dilemme que résume Marta Lagos, directrice de l'institut d'opinion Mori, à Santiago : « Les conditions de vie des Chiliens se sont améliorées, surtout si on les compare avec celles des pays voisins. Mais ils n'en ont pas forcément conscience à cause de l'énorme attente provoquée par le retour de la démocratie. »

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