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PÉTROLE CONTRE PUISSANCE

Justin Vaïsse, historien. Il enseigne à l'Institut d'études politiques de Paris. -  01/03/2006  - L'Expansion 
 
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Le cliché de la « guerre pour le pétrole » est si répandu qu'on oublie que c'est la relation inverse qui se vérifie souvent : le pétrole et le gaz sont des armes politiques. Et, dans ce jeu politico-économique, le plus fort n'est pas toujours le même. La répartition de la puissance dépend du niveau mondial des prix.

Paradoxalement, la principale application de l'arme pétrolière ne tient plus la route. L'embargo d'un pays consommateur n'est pas possible : il existe un marché mondial unifié avec des fournisseurs et un seul prix, de sorte qu'un pays trouvera toujours à s'approvisionner - Israël roule au pétrole arabe, et le brut irakien coulait à flots vers les Etats-Unis du temps de Saddam Hussein. Le seul résultat d'un embargo sélectif, c'est d'augmenter les prix pour tous. Ainsi, malgré ses ressources en mer du Nord, la Grande-Bretagne a autant pâti de la hausse des prix que les autres pays européens lors du choc pétrolier de 1979 (hormis en ce qui concernait sa balance commerciale).

Le seul embargo qui vaille, c'est celui du gaz, car ce marché n'est pas unifié - les méthaniers ne sont pas assez nombreux pour assurer le rôle égalisateur que jouent les pétroliers. Du coup, les consommateurs - surtout les plus petits - dépendent de leur fournisseur : c'est ainsi que Poutine ne se prive pas d'exercer des pressions sur ses voisins (Ukraine, pays Baltes, Géorgie...), souvent ravitaillés par les seuls gazoducs russes.

Mais l'arme pétrolière est aussi aux mains des pays industrialisés, qui possèdent un monopole de fait des technologies de prospection et de forage les plus modernes. Ainsi, dans les années 90, la communauté internationale a imposé à la Libye des sanctions interdisant les investissements étrangers pour la punir de son soutien au terrorisme et de sa quête d'armes nucléaires. Ces sanctions ont étranglé sa production et réduit ses revenus, menaçant l'assise du pouvoir de Kadhafi.

Seulement, c'était au temps béni d'un marché abondant dominé par les acheteurs, où la communauté internationale pouvait se permettre de retirer du pétrole du marché. Depuis lors, la rapide croissance de nouveaux consommateurs comme la Chine et surtout l'anémie des investissements au cours de la dernière décennie (car les prix étaient bas) ont retendu le marché et fait monter les prix, renforçant le pouvoir politique - et la richesse - des pays producteurs. Ainsi, dans le bras de fer actuel avec l'Iran, la communauté internationale doit prendre en compte le fait que Téhéran peut faire monter, dans une certaine mesure, les prix mondiaux en diminuant ses exportations ; il peut surtout menacer de bloquer le détroit d'Ormuz, par lequel transite un tiers du pétrole mondial.

Les producteurs ont besoin de vendre leur pétrole. Mais le pouvoir politique qu'ils tirent de cette ressource s'accroît avec les tensions sur le marché mondial. Inversement, notre rapport de force avec les régimes pétroliers (Soudan, Iran, etc.) se dégrade avec chaque hausse des prix. Il est donc dans l'intérêt de l'Union européenne comme des Etats-Unis, du Japon et même de la Chine de favoriser une politique de prospection et d'investissement pétroliers tous azimuts, pour rétablir un rapport de force qui nous soit moins défavorable.

 
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