La tour sans fin de la Défense restera aussi sans commencement. Le projet grandiose de l'architecte Jean Nouvel n'a pas survécu à la crise de l'immobilier de bureau, à laquelle n'échappe évidemment pas le grand quartier d'affaires de l'Ouest parisien. C'est un mauvais symbole pour la Compagnie générale des eaux, collée dans le secteur immobilier au moment où s'accélère, via Canal +, son expansion dans la communication. Après la chute de l'empire Pellerin, dont elle était l'actionnaire clé, la Compagnie est devenue le premier propriétaire de la Défense, le plus grand quartier d'affaires d'Europe. Elle y possède près de 17 % des bureaux, (372 000 mètres carrés sur 2,3 millions). Le marasme immobilier lui coûte cher : de 260 millions de francs en 1992, ses pertes sur ce secteur pourraient doubler en 1993.
Les bureaux de la Défense ne se vendent plus ou se louent beaucoup moins bien. Les nouvelles tours du Village Valmy, à l'ouest de la Grande Arche, cherchent désespérément preneur. Sur plus de 100 000 mètres carrés de bureaux neufs, 15 000 seulement sont loués. Et à quel prix ! Alors qu'ils dépassaient les 3 000 francs du mètre carré en 1989-1990, les loyers dans le quartier atteindraient à peine 2 000 francs aujourd'hui, soit une chute de 30 % en trois ans. Même le Cnit, que la CGE contrôle désormais aux trois quarts, avec le groupe hôtelier Accor, n'arrive pas à retrouver un second souffle. Il a perdu près de 350 millions de francs sur 1991 et 1992. A l'inverse, les anciens immeubles voient partir leurs occupants. Si IBM reste fidèle à la tour Descartes, Bull en revanche cherche à quitter la Porte de l'Esplanade avant la fin de son bail, qui doit expirer en 1999.
Pour éviter d'alourdir son stock, la CGE a préféré reporter les programmes de construction de bureaux qu'elle devait lancer, avec la ville de Courbevoie et la Caisse des dépôts et consignations, sur les 150 000 mètres carrés au sol de la ZAC Danton, à l'extrémité de la Grande Dalle. En province, les projets promus par ses équipes sont également en panne. La Cité mondiale du vin, qui devait réanimer la capitale du Bordelais, est officiellement en phase de commercialisation. Mais, devant le peu d'enthousiasme, les pouvoirs publics et la CGE chercheraient en fait à s'en débarrasser au plus vite. A Lyon, Michel Noir, qui avait fait appel à la CGE pour assurer la promotion de la Cité internationale, a dû revenir à des ambitions régionales faute de clients. Enfin, la CGE, qui reste le principal actionnaire de la Compagnie immobilière Phénix (près de 34 % de son capital), pâtit des diversifications onéreuses de Jean-Marc Oury, son président. Des maisons individuelles aux palaces de luxe de la Côte d'Azur, l'addition a pris des proportions vertigineuses.
Face à l'endettement de sa filiale (2,3 fois les fonds propres), la Compagnie a dû participer, entre 1992 et 1993, à des augmentations de capital de 1,2 milliard de francs. Son soutien à la CIP est également passé par le rachat de quelques lignes de participations industrielles, à hauteur de 1,1 milliard de francs.
Comment en est-on arrivé là ? A l'origine, la diversification de la CGE dans la promotion immobilière ne manquait pourtant pas de cohérence. A la fin des années 70, Guy Dejouany cherchait à prendre pied dans des activités complémentaires avec les métiers de base de la Compagnie : la chauffe, la distribution d'eau ou la sécurité... En 1978, il rachète le groupe de BTP Campenon Bernard, et, pour soutenir l'activité de sa nouvelle acquisition, décide d'entrer à hauteur de 10 % dans le capital de Maisons Phénix. Les ventes de maisons individuelles étaient alors en pleine euphorie. Guy Dejouany décide en 1985 de devenir l'actionnaire de référence de Phénix. Avant de propulser à sa tête, en 1987, Jean-Marc Oury, brillant produit de l'Ecole des mines, celui en qui chacun à l'époque voyait le dauphin du président. Laissé la bride sur le cou, ce manager énergique se lance alors dans l'hôtellerie de luxe et la promotion, des secteurs qui en 1992 représentaient plus des deux tiers du chiffre d'affaires de la CIP.
En 1982, ce même souci de créer une chaîne d'activités intégrées incite encore une fois Guy Dejouany en personne à s'intéresser à Christian Pellerin et à la Sari-Seeri, son groupe de promotion. En 1985, Laurent Fabius supprime l'agrément préfectoral autrefois nécessaire pour construire des bureaux, à un moment où la croissance économique pousse les entreprises à moderniser et étendre leurs sièges. C'est tout bon pour la Défense, pour Christian Pellerin, et pour la CGE, qui lui donne alors carte blanche.

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