Je ne crois pas à la survie d’un capitalisme sans morale et sans éthique, où ceux qui échouent gagnent davantage que ceux qui réussissent, où les profiteurs et les tricheurs s’en tirent toujours. Je ne crois pas à la survie d’un capitalisme où les stock-options sont réservées à quelques-uns, où tous les profits sont accaparés par un tout petit nombre de gens, où restent impunis les patrons voyous... » Cette diatribe contre les dérives du capitalisme financier n’émane ni de Ségolène Royal, ni d’Olivier Besancenot, mais de... Nicolas Sarkozy, qui a fait de la moralisation du capitalisme l’un de ses chevaux de bataille durant la campagne présidentielle. « Je n’accepte pas que le travail salarié et l’esprit d’entreprise soient bafoués par les rémunérations et les privilèges excessifs que s’octroie une toute petite minorité de patrons », pouvait-on ainsi lire dans son projet pour la France, distribué à des millions d’exemplaires. Les Français ont manifestement reçu le message. Il faut dire que les divas du business tricolore leur ont fourni ces dernières années nombre d’occasions d’être scandalisés. N° 1 au palmarès des sources d’indignation : Noël Forgeard. Le parachute doré de 8,4 millions d’euros qui a permis à l’ancien dirigeant d’EADS d’atterrir en douceur au moment où son entreprise frôlait le crash (5 milliards de pertes en 2006 et un plan de 10 000 suppressions d’emplois d’ici à 2010), Nicolas Sarkozy et les 116 000 salariés du groupe aéronautique ne le digèrent toujours pas.
Nombre de patrons partagent leur avis. Thomas Chaudron, le président du Centre des jeunes dirigeants d’entreprise, que Ségolène Royal a souvent mis en avant pendant la campagne, est emblématique de ces entrepreneurs à des années-lumière des managers-salariés-actionnaires qui mélangent les genres et gagnent à tous les coups. « Dans une PME, explique-t-il, il y a un lien entre la prise de risque du dirigeant, qui a souvent mis son argent dans l’entreprise, et son niveau de rémunération. Il peut gagner beaucoup, mais il peut aussi tout perdre. »
Noël Forgeard n’a pas été le seul à quitter la scène sans gloire en recevant pourtant les félicitations pécuniaires de l’entreprise. Avant lui, Philippe Jaffré, Jean-Marie Messier, Daniel Bernard, Antoine Zacharias, Jean-Marc Espalioux et récemment Serge Tchuruk ont bénéficié du même traitement de faveur. La facture de ces sept parachutes dorés ? Près de 85 millions d’euros, soit plus de... 5 500 années de salaire pour un smicard ! Conscients des ravages que peuvent produire dans l’opinion de tels abus, les grands patrons français ont eux aussi tiré la sonnette d’alarme. « Il y a clairement eu des dérives, et je suis personnellement opposé aux parachutes dorés », juge Henri Lachmann, président du conseil de surveillance de Schneider Electric et proche de Nicolas Sarkozy.
Un autre ami du nouveau président de la République, Henri de Castries, le patron d’Axa, vient, lui, de renoncer pour l’exercice 2007 à ses stock-options et à ses actions gratuites, autre sujet sensible. Quant aux quatre dirigeants de Havas, nommés par Vincent Bolloré, un autre familier du pensionnaire de l’Elysée, ils ont accepté un plafonnement de leur intéressement à 6 millions d’euros par personne sur la période 2003-2010. Louis Gallois, nouveau patron d’EADS, n’a pas manqué pour sa part de fustiger la « loterie » des stock-options.
Leur credo pour remédier à ces excès : tout sauf la loi ! « Le respect des règles élémentaires de transparence et de gouvernance est essentiel pour éviter les excès. Imposer une limite par la loi revient à mettre une barrière sur la plage du Touquet pour empêcher la mer de monter », s’emporte Axel Miller, le patron exécutif du groupe banquier franco-belge Dexia. Comprendre : le marché finit toujours par reprendre ses droits... Interdire les indemnités de départ conduirait « mécaniquement » à augmenter les salaires pour compenser le manque à gagner du PDG. Modérer les distributions de stock-options donnerait lieu à d’autres formes de dédommagement. Pis, restreindre les salaires pourrait faire s’envoler les sièges sociaux vers d’autres cieux moins contraignants. « L’autorégulation du système est la meilleure formule, même si l’accroissement des écarts de rémunération est une tendance forte, remarque de son côté Bertrand Collomb, le président de l’Association des grandes entreprises françaises (Afep). Il ne faut cependant pas que les patrons se situent en dehors d’une échelle raisonnable de progression de rémunération. Je crois que, dans une entreprise, le patron qui gagnerait 10 fois plus que ses collaborateurs immédiats gagnerait trop d’argent. »

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