Un milliard à portée de main ». D’aucuns penseraient au titre d’un thriller américain servi par quelques stars hollywoodiennes. Erreur. Ici, point de fiction, et surtout pas pour les acteurs. Les vedettes sont les 40 patrons des plus grandes sociétés françaises cotées, généreusement dotés pour 38 d’entre eux en stock-options : grâce à ce produit financier miraculeux, avec la flambée de la Bourse, ils peuvent revendiquer aujourd’hui un gain potentiel de 1 milliard d’euros. A l’origine de ce gisement de plus-values, l’application froide d’un mécanisme appelé « effet de levier » : une stock-option accorde à son bénéficiaire le droit d’acheter une action de son entreprise à un cours de Bourse fixé à l’avance et de la revendre quelques années plus tard au prix du marché si l’action s’apprécie. Dans le cas contraire, il peut décider de renoncer à acheter son action, sans rien perdre.
Le bénéficiaire n° 1 de cette technique reste - de loin - Antoine Zacharias, l’ancien patron de Vinci, assis sur une fortune virtuelle de 254 millions d’euros. Egalement grands amateurs d’options, Lindsay Owen-Jones (L’Oréal) et Bernard Arnault (LVMH) dépassent la barre des 100 millions d’euros (voir page 50). Evidemment, la logique s’applique aussi brutalement en cas de baisse des marchés. Une chute de 20 % du CAC 40 suffirait à réduire de 400 millions ces rêves de fortune. D’où l’intérêt de mettre d’ores et déjà à profit la hausse actuelle des cours en exerçant ces options pour transformer la plus-value virtuelle en gain réel. Une quinzaine de patrons sont d’ailleurs passés à l’acte entre janvier 2006 et aujourd’hui, empochant au passage 58 millions d’euros.
Si le montant de ces chèques, réalisés ou non, heurte souvent l’opinion publique, il laisse de marbre les actionnaires, qui semblent pourtant les seuls à pouvoir contrôler cette folle cash machine. Sans doute la hausse des cours et la générosité des dividendes distribués ne les poussent-elles pas à la contestation. « Même important, le gain individuel d’un patron ne pèse rien à l’échelle des profits exceptionnels publiés par son entreprise en 2006 », fait remarquer René Barbier de La Serre, très réputé administrateur du CAC 40. Effectivement, les options attribuées en 2006 à Thierry Desmarest, le patron de Total, sont valorisées à 2,8 millions d’euros... soit 0,02 % des bénéfices de la compagnie. Une goutte d’eau dans un baril de pétrole !
Des gains virtuels dopés par les bonds de la Bourse
Zach » ou la passion des options. Parti de Vinci en juin 2006 à la suite d’un conflit avec ses administrateurs, l’ancien patron du groupe de BTP, Antoine Zacharias n’a pas fini de s’enrichir avec ses stock-options. Les gros paquets d’options exercées à bas prix depuis 2004 le place à la tête d’un portefeuille d’actions de Vinci recelant environ 255 millions d’euros de plus-values potentielles. « Quand il était à la tête de l’entreprise, il a levé ses options et conservé ses titres car il souhaitait assumer pleinement le rôle et les risques d’un actionnaire confiant dans la société », avance Georges Terrier, son avocat, particulièrement actif en ce moment. Car « Zach », déjà très riche, réclame en sus une indemnité de 81 millions d’euros à son ancien employeur pour les quelques milliers d’autres stock-options annulées par la nouvelle direction du groupe. « Une question de principe », insiste Georges Terrier. Une occasion, aussi, d’ajouter une couche de millions à une fortune déjà hors normes.
A côté, le patron de L’Oréal, Lindsay Owen-Jones, passerait presque pour un austère avec ses 104 millions de gains rendus possibles par quelques généreuses attributions. L’équivalent, tout de même, de quatre mille années de salaires d’un employé du groupe... et de quinze siècles d’un cadre, réputé d’ailleurs bien payé. Arrive ensuite Bernard Arnault (LVMH), qui peut espérer toucher plus de 100 millions d’euros. La liste des fortunés du CAC 40 s’allonge avec Henri de Castries (Axa). Magnanime, il renonce à ses stocks en 2007, mais les généreuses distributions antérieures font monter la plus-value potentielle à 68 millions (actions gratuites comprises).
Ces montants à zéros multiples trouvent assez paradoxalement leur origine dans les années boursières les plus noires. Explication : les stock-options allouées quand les cours naviguaient en eaux basses - de 2002 à 2004 - donnent le meilleur d’elles-mêmes aujourd’hui ; une légère remontée de l’action suffit à faire passer le gain du zéro à l’infini. Les patrons arrivés au chevet d’une multinationale au bord du gouffre en savent quelque chose. A la tête d’Alstom, aujourd’hui en pleine forme, Patrick Kron revendique déjà un gain de 26 millions. Mais, après tout, il faut bien une motivation pour redresser une affaire. De même, l’ancien PDG de Vivendi aujourd’hui à la tête de son conseil de surveillance, Jean-René Fourtou, ne rate pas le coche. Ses « stocks » distribuées à prix cassés font des merveilles dans son portefeuille (49 millions en vue). « Tout se joue sur un niveau de cours précis indissociable d’un contexte particulier, estime René Barbier de La Serre. Pour éviter ces aléas, il faudrait les octroyer à la valeur intrinsèque de l’action. » Mais les intéressés valideraient-ils la proposition ?



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