En programmant la sulfureuse émission « Loft Story », le PDG de M6 a pris de court ses rivaux, mais aussi ses amis.
On connaissait le gestionnaire rigoureux, prompt à serrer les boulons ; le manager de choc qui, dans les pas de Jean Drucker, a discrètement installé M6 au deuxième rang des chaînes de télévision chez les moins de 50 ans ; le bourreau de travail qui ne laisse rien au hasard et rechigne à déléguer. Ou le patron qui a toujours milité pour une croissance lente avec des coûts maîtrisés plutôt que l'inverse. Ni saltimbanque ni star médiatique du petit écran, bref, un homme que la télé n'a pas rendu fou.
Que passe « Loft Story » et le voilà au coeur d'une polémique dont il se serait bien passé. Montré du doigt comme celui qui introduit en France la « télévision poubelle », il est accusé par Patrick Le Lay, président de TF 1, d'avoir rompu un pacte de non-agression avec sa chaîne, au risque de raviver la guerre des télés. Pour faire bon poids, le CSA, son autorité de tutelle, a fait modifier les règles de son huis clos médiatisé au nom du respect de la « dignité humaine »... Cela fait beaucoup pour un seul homme. Surtout pour Nicolas Bellet de Tavernost, baron et président du directoire du Groupe M6.
Pour celui qui, voilà quinze ans, programmait en prime time le dimanche soir « Capital » et « Zone interdite » face aux affiches des chaînes concurrentes, la diffusion de « Loft Story » est d'abord et avant tout une affaire de gros sous plutôt qu'une provocation ou le fruit d'une intuition (lire aussi page 110).
« M6 ne pouvait pas être absente d'une forme de télévision innovante plébiscitée par les jeunes », explique Jean d'Arthuys, directeur du développement de M6. « C'est un chef d'entreprise. Il a obéi à la logique de compétition du système télévisuel français », renchérit Philippe Dian, un de ses plus proches amis et avocat de la chaîne. Avant d'ajouter : « Mais je ne pense pas que pour autant il soit friand de ce genre télévisuel et que la décision ait été facile à prendre. » « C'est d'autant plus courageux qu'il a dû passer outre son éthique personnelle et les pressions de son milieu », ajoute un autre de ses collaborateurs. Rien dans son parcours professionnel - passage au ministère des PTT puis l'aventure du câble à la Lyonnaise des eaux - ne le destinait à se retrouver cloué au pilori pour avoir diffusé les tribulations de onze jeunes reclus dans un studio de La Plaine-Saint-Denis. Certains de ses amis sont troublés : « C'est quelqu'un que j'estime beaucoup, je ne peux pas m'exprimer », lâche à mi-voix un ancien administrateur de la CLT.
Nicolas de Tavernost semble assumer ses choix. Pas mécontent d'avoir trompé la concurrence en lui laissant croire que M6 travaillait sur un autre concept quand ses équipes peaufinaient en secret le dossier « Loft ». Redoutable négociateur, Nicolas de Tavernost sait aussi se montrer fin manoeuvrier.
« C'est un bagarreur qui aime les défis », explique un proche collaborateur. Car l'aventure n'était pas gagnée d'avance. « Il n'avait pas un poil de sec une semaine avant la première de "Loft Story" », raconte un administrateur de TPS. Alors que M6 a gagné le pari de l'audience tout en s'imposant dans les médias, il n'est pas dit que son image en sortira indemne. « Le vrai risque c'était un rejet du programme par le public de M6 », assure de son côté Jean d'Arthuys
En attendant, Nicolas de Tavernost, qui a toujours pris soin de ne pas s'exposer, se voit, à 50 ans, contraint de sortir de sa réserve. « Il ne faut quand même pas nous prendre pour des benêts ou des enfants de choeur », lance-t-il, piqué au vif, dans Libération, au lendemain des accusations du président de TF 1. « Si, pour être bien avec Le Lay, il faut être à 5 % d'audience, ma réponse est non ! » conclut-il. Indigné par tant de tapage. Mais très satisfait de son effet.

GILLES LEIMDORFER/REA


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