L'or sauvage Enjeux commerciaux

Sur le marché, le cours du bison sauvage s'effondre

Jean-Baptiste Jacquin -  22/07/1999  - L'Expansion 
 

Mardi 6 juillet 1999. Czeslaw Okolow débarque à l'aéroport de Nice, en provenance de Varsovie. Au milieu des touristes en chemisette, ce scientifique polonais tranche un peu. Il ne vient pas chercher le soleil sur la Côte d'Azur. Le directeur du parc national de Bialowieza, créé dans l'est de la Pologne en 1932, sur l'actuelle frontière biélorusse, est venu étudier un programme de réintroduction de bisons en semi-liberté dans l'arrière-pays niçois. Invité par les promoteurs de la réserve naturelle animée de Saint-Auban, il vient avec la double casquette de scientifique et de commercial.

Czeslaw Okolow est très courtisé. Il faut dire que le parc de Bialowieza, situé au coeur d'une des dernières forêts primitives d'Europe, est le seul endroit dans le Vieux Monde où des bisons vivent en liberté à l'état sauvage. Ils n'y sont d'ailleurs pas seuls. Des loups et des lynx figurent parmi les habitants des lieux, dont la riche faune et la végétation exceptionnelle ont fait un centre de recherche mondialement connu. Les chênes vieux de 400 ou 500 ans et hauts de 40 mètres s'y comptent par milliers.

Havre menacé par cent cinquante années d'urbanisation et d'industrialisation en Europe, cette forêt polonaise fait l'objet de toutes les attentions. Inscrit parmi les réserves de biosphère par l'Unesco, le parc national ne protège en fait que 46 kilomètres carrés sur les 1 400 que compte la forêt. Ses 115 employés et la cinquantaine de scientifiques qu'abritent les quatre instituts de recherche de Bialowieza ont droit à quelques subsides de programmes internationaux. Mais l'essentiel de leur budget vient de l'Etat polonais. L'idée de vendre des animaux sauvages a fait long feu. Non qu'un tel commerce soit irréaliste. Mais le « marché » est étroit. Si certains animaux sont bien vendus dans le cadre de programmes de réintroduction d'espèces protégées en milieu naturel, l'intérêt de ces exportations est davantage scientifique que financier.

Animal protégé au niveau européen et mondial, le bison d'Europe est donc parfois traqué, capturé, exporté. A quel prix ces animaux s'achètent-ils ? En fait, il n'y a pas de tarif « catalogue », le prix entre dans le cadre d'une négociation globale. Mais un bison adulte peut être vendu entre 3 000 et 4 000 dollars (de 19 000 à 26 000 francs). Un prix important qui représente une goutte d'eau dans le budget d'un parc comme celui de Bialowieza. D'ailleurs, aucun bison n'a quitté la Pologne depuis cinq ans. La population de bisons en liberté y est d'environ 250 têtes. Les dernières bêtes ont été exportées au début des années 90 vers l'Allemagne et la France. Encore, dans ce dernier cas, les bisons avaient-ils été offerts par la Pologne pour peupler la réserve de la Margeride, dans la Lozère.

Patrice Longour, l'un des promoteurs de la réserve de l'arrière-pays niçois, a conscience qu'une telle aubaine ne se représentera plus. Mais, pour acquérir la vingtaine de bisons dont il a besoin afin d'amorcer un cycle de reproduction naturelle, il va devoir négocier avec le Polonais. « Nous pouvons réaliser des échanges scientifiques avec Bialowieza, cela sera un argument pour acquérir les individus à meilleur prix », espère Patrice Longour. Le grand livre du pedigree du bison d'Europe sur lequel travaille une équipe polonaise ne demande qu'à être alimenté par des travaux d'autres équipes. Le projet de Saint-Auban, essentiellement touristique, doit donc revêtir un aspect scientifique non négligeable pour crédibiliser sa démarche. Les bisons de Czeslaw Okolow sont également convoités par la Roumanie, où un projet de réintroduction est en gestation.

Fort de la réputation et de l'expérience acquises par Bialowieza, un autre parc naturel polonais, celui de Kampinos, à quelques dizaines de kilomètres de Varsovie, a décidé au début des années 90 de lancer un programme similaire portant cette fois sur le lynx. Sept ans plus tard, quelque 17 félins sont recensés dans ce parc. Jan Reklewski, qui pilote ce programme, pense que, d'ici quelques années, le parc national de Kampinos devrait être exportateur de lynx vers les autres pays européens, soit pour des essais de réintroduction, soit pour des zoos. Des programmes de recherche et de coopération ont d'ores et déjà été mis sur pied avec les zoos de Hanovre, en Allemagne, et d'Helsinki, en Finlande. Mais, après les vagues de réintroduction d'animaux sauvages des années 80, l'intérêt marchand de ces animaux serait plutôt déclinant. Il n'est pas impossible que plus personne ne veuille des lynx polonais le jour où le parc de Kampinos pourra les exporter.

 
 
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