Il pourrait se contenter de jouir de sa fortune. Mais le patron de Veolia Transport (ex-Connex) déteste la routine. Son passé et son présent - il est de tous les dossiers chauds - le prouvent.
Préfecture de Marseille, le 7 octobre. L'investisseur Walter Butler et le patron de la société de transports Connex, Stéphane Richard, les deux repreneurs désignés de la SNCM, rencontrent les syndicats de la compagnie maritime. Objectif : les convaincre d'arrêter la grève. Pendant que le premier ne parle que d'économies et de suppressions de postes, le second sort le grand jeu. Il évoque le doublement de la flotte de bateaux et l'ouverture de lignes vers la Turquie et le Moyen-Orient...
« Une vraie démarche de séduction », se souvient Rémy Lasserre, de FO officiers. « Une grande habileté », reconnaît même Jean-Paul Israël, le tonitruant patron de la CGT marins, pourtant absent lors de cette réunion. Ce jour-là, le mouvement n'est pas suspendu. Mais Stéphane Richard a marqué des points. Son numéro de charme lui permettra de déminer un dossier qui paraissait perdu d'avance.
Dix ans que cela dure. Du pôle immobilier de la Générale des eaux à la SNCM, ce patron de 44 ans aux allures de play-boy, assis sur une fortune colossale, use et abuse de son charisme pour s'attaquer à l'impossible et bousculer les résistances. Aujourd'hui à la tête des 61 000 salariés de Connex, la filiale transports de Veolia Environnement récemment rebaptisée Veolia Transport, Stéphane Richard se sent investi d'une mission : prouver que l'entreprise privée peut aussi assurer un service public.
La SNCM est un dossier compliqué et miné, comme il les adore. C'est dans ce genre d'affaire qu'il peut laisser libre cours à son talent de négociateur et utiliser son entregent. Jean-Marc Espalioux, le patron débarqué de la tête du groupe hôtelier Accor, l'a vu à l'oeuvre, fin septembre. Alors qu'il déjeune tranquillement avec son ami Henri Proglio, PDG de Veolia, il voit débouler à leur table Richard et Butler. Transformant le repas en ultime round, Stéphane Richard, en contact téléphonique avec le ministre de l'Economie, Thierry Breton, réussit à boucler le dossier du rachat de la SNCM en trois quarts d'heure : Connex s'engage à prendre 28 % du capital, laisse 38 % à Butler, mais assume la gestion opérationnelle de la compagnie. Une négociation rondement menée entre ces deux anciens énarques de l'Inspection des finances. « Nos relations personnelles ont aidé au rapprochement », confie Walter Butler. « Il a toujours eu le goût du compromis », précise, admiratif, son ancien copain de l'ENA, Nicolas Bazire, directeur général du Groupe Arnault. « Mais il aime aussi la bagarre ! » nuance Alain Dinin, son ancien bras droit à Nexity, aujourd'hui seul à la barre.
Dans les transports, il est servi. En juin, Stéphane Richard a dû affronter la colère des cheminots de la SNCF opposés à l'ouverture à la concurrence du fret ferroviaire. Ils ont symboliquement bloqué, dans la Meuse, le premier train de marchandises privé, aux couleurs de Connex. En septembre, ce fut au tour des marins de la SNCM de faire parler d'eux. Leur grève pas encore terminée, celle des chauffeurs de bus de Marseille démarrait. Quarante-six jours d'arrêt de travail pour lutter contre la concession à Connex (associé à la Régie des transports de Marseille) de l'exploitation du futur tramway de la ville, en 2007. Dans le même temps, à Nancy et à Bordeaux, les traminots de Connex débrayaient plusieurs jours pour obtenir des augmentations de salaires.
Dans chacun de ces dossiers, Stéphane Richard alterne la carotte et le bâton et finit par l'emporter sur l'essentiel, à ses yeux : implanter Connex partout. En France, le groupe gère les transports en commun de Bordeaux, Toulon, Nice, Dunkerque, Rouen et Saint-Etienne ; à l'étranger (60 % de son chiffre d'affaires), ceux de Boston, Washington et Los Angeles, ainsi que des ferries en Norvège et Suède et des lignes ferroviaires de voyageurs au départ de Berlin et de Leipzig, en Allemagne. Dans un métier où l'on gagne difficilement de l'argent, il a porté la marge de sa branche de 2,5 à 2,9 %.
Il est vrai que Stéphane Richard a été à bonne école. En 1992, c'est Guy Dejouany, patron de la Générale des eaux (CGE), qui vient en personne le débaucher au cabinet de Dominique Strauss-Kahn, alors ministre de l'Industrie. Il lui confie une mission des plus périlleuses, celle d'auditer les comptes très opaques de la filiale immobilière Phénix, dirigée par Jean-Marc Oury, dont la dette a explosé à la suite d'une série de rachats. Entre le jeune loup et le vieux routier de la pierre, le choc est frontal. « Lors des réunions du groupe, ils s'envoyaient à la figure des remarques acerbes, se souvient un patron de filiale. Richard claquait parfois la porte ou prétextait un autre rendez-vous pour éviter l'affrontement. »



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