On la croit flamboyante et forte d'une richesse éternelle, mais l'Eglise de Jean-Paul II est une puissance fragile minée par les déficits. « L'Expansion » raconte les coulisses d'un univers secret.
Nous étions comme perdus dans l'un de ces immenses salons du Vatican, longs comme des halls de gare, vaguement meublés de fauteuils rococo rouge et or, sans élégance. Mon interlocuteur, un proche du pape - le n° 2 ou le n° 3 de l'Eglise, selon la manière de compter -, m'avait brossé un tableau très vivant de ses évolutions et de ses problèmes. Un véritable tour du monde. Quand il eut terminé, je l'interrogeai sur les finances du Vatican. Il hésita, eut un sourire, me donna quelques informations. Puis : « De toute manière, dites-vous bien que c'est incomplet. Ces affaires sont tellement embrouillées... La situation financière du Vatican ? Personne ne la connaît vraiment. Pas même le pape. »
L'étonnant, c'est qu'il ne mentait pas. Depuis Paul VI, dans les années 60, un peu d'ordre a pourtant été mis dans les comptes par la création d'une préfecture pour les affaires économiques. C'est qu'il y avait urgence : le concile Vatican II, étalé en quatre sessions de plus de deux mois, avait coûté très cher. Et le développement des Eglises du tiers-monde, pauvres par définition, contribuait à vider les caisses. Or, des caisses, il en existait plusieurs, dépendant d'organismes divers. Il importait d'y mettre ordre et rationalité.
Le désordre tient à l'histoire. Retour en arrière. En 1870, l'Italie, en quête d'unité, s'approprie les Etats pontificaux, Rome comprise. Lesdits Etats ne sont pas bien grands, mais comptent quand même presque 3 millions d'habitants. Qui paient l'impôt. Bien sûr, le pape de l'époque, Pie IX, proteste. Il s'enferme avec son administration dans l'enceinte du Vatican et se considère comme prisonnier. L'Etat italien, qui a fait main basse aussi sur les propriétés pontificales situées un peu partout en Italie, joue quand même la conciliation. Il offre à Pie IX, outre le statut de souverain, une rente perpétuelle inaliénable de 3 250 000 lires. Une bonne affaire, le Vatican le constatera par la suite, mais trop tard. Car Pie IX refuse vertement. Il ne reste plus qu'à compter sur la générosité des fidèles : c'est, à l'initiative de catholiques français, le « denier de Saint-Pierre », pour lequel on quête dès lors chaque année dans les églises. Certains catholiques, en outre, lèguent leurs biens au Vatican. A quoi s'ajoutent les revenus de propriétés situées hors d'Italie.
Ce n'est donc pas la misère. Des papes comme Léon XIII et Benoît XV puisent même largement dans les caisses, confondant sans trop de soucis les finances de l'Eglise, les leurs et celles du Saint-Siège. Léon XIII, qui régna de 1878 à 1903 et qui craignait peut-être une invasion italienne, gardait même des liquidités dans son appartement. Une légende assure qu'il cachait des pièces d'or sous son lit. Résultat de ces désordres : quand Benoît XV mourut, en 1922, quelques cardinaux fortunés durent y aller de leur poche pour boucher les trous provoqués par le conclave qui allait élire son successeur.
Une situation aussi scabreuse ne pouvait se prolonger. Or l'Italie vient de changer de régime. Mussolini, arrivé au pouvoir, souhaite le soutien de l'Eglise, ou du moins sa neutralité bienveillante. S'engagent alors de longues négociations qui aboutissent, après trois ans, aux accords du Latran, en 1929. Le pape reconnaît l'Etat italien avec Rome pour capitale. L'Italie, en échange, reconnaît l'Etat du Vatican, lequel adopte une loi constitutionnelle dont le premier article fait du pape un monarque absolu, sans doute le dernier de la planète.
Côté finances, une convention prévoit pour le Vatican, à titre de compensation pour les « événements de 1870 », une rente annuelle et perpétuelle de 5 % d'un capital consolidé de 1 milliard de lires, plus une indemnité (aussitôt versée) de 750 millions de lires de l'époque.
Un bon comptable s'apercevrait vite que, par le jeu des intérêts composés, la rente refusée par le pape Pie IX en 1871 aurait été bien plus avantageuse. Mais un capital de 750 millions de lires est toujours bon à prendre. Pour une fois, le Vatican en confie la gestion à un habile financier, Bernardino Nogara. Résultat : les placements immobiliers et mobiliers dépassent probablement aujourd'hui le milliard d'euros, mais le chiffre exact n'est pas connu. La moitié est affectée à l'immobilier (devenu plus rentable ces dernières années), le reste est placé en actions - avec une règle édictée depuis l'affaire Marcinkus (voir page 28) selon laquelle aucune participation ne doit excéder 7 % du capital d'une société. Enfin, une très faible partie est investie en or. Mais il ne s'agit que d'un chapitre des finances vaticanes.

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