AFFAIRES

QUI SE CACHE DE RRIÈRE RAFIK KHALIFA

JEAN-LUC BARBERI -  08/11/2001  - L'Expansion 
 

Banque, transport aérien, pharmacie, football... tout réussit au jeune prodige du business algérien, qui rêve de s'implanter en France. Enquête sur les nombreux mystères d'un parcours sans faute.

S'il n'était déjà marié, Rafik Khalifa serait l'Algérien que toute mère rêverait d'avoir pour gendre. Cet ancien élève des jésuites, pharmacien et cinéphile, nostalgique des bons vins algériens, déteste les supporters de football excités et reconnaît que son pays profite encore des infrastructures construites par la France.

Surtout, Rafik Khalifa, 35 ans, a bâti en dix ans un groupe qui pèse 7 milliards de francs de chiffre d'affaires, revendique 20 % de résultat net et emploie 9 000 personnes. Khalifa Group, ce sont des produits pharmaceutiques, une banque de dépôts, une société de location de voitures, une compagnie aérienne et des millions de dollars d'investissements en 2001.

A son actif cette année, le rachat d'une banque munichoise, la Erste Rosenheimer Privatbank (ERP) et l'acquisition d'une chaîne de télévision arabophone, Arab News Network, ancienne propriété du frère du défunt président syrien Hafez el-Assad, dont le siège londonien sera bientôt transféré à Paris. Et le sponsoring, spectaculaire et inattendu, de l'Olympique de Marseille, dont le maillot bleu et blanc associe la devise du club de football phocéen (« Droit au but ») et le logo de Khalifa Airways, un condor en plein vol. Une réussite hors du commun, dans un pays où, depuis vingt ans, les réformes économiques avortées s'accumulent et laissent les 34 millions d'Algériens face à un taux de chômage de 38 % et à un salaire mensuel moyen de 2 500 francs.

Décontracté et chic dans son costume gris, amateur de cigares comme le président Bouteflika, Rafik Khalifa, sans la nier, nuance cette vision pessimiste. « Le modèle économique bulgare du président Boumediene est très loin. L'économie est largement privatisée. Les islamistes ont pratiquement disparu. L'Algérie change à toute vitesse », estime-t-il, avant d'insister sur la vitalité du pays : « 75 % des Algériens ont moins de 25 ans. Des jeunes qui s'ennuient et ne rêvent que de passer à l'action. Avec un modèle : la France. »

Dans son bureau, proche des Champs-Elysées, le jeune patron conclut fièrement : « L'Algérie n'est pas un pays pauvre. » Jamais depuis 1962 les réserves de change n'ont été aussi élevées : 17,7 milliards de dollars. Et le gouvernement s'apprête à puiser dans cette manne pour investir 5 milliards de dollars dans la rénovation de l'habitat. L'insécurité civile ? Les manifestations kabyles ? Une violence comparable à celle que l'on rencontre en Espagne, rétorque Khalifa : « Si les Français ne voient pas en l'Algérie un nouvel eldorado du continent africain, d'autres le feront à leur place. »

Cette méconnaissance de l'économie algérienne, Rafik Khalifa l'a rencontrée quand il a débarqué à Paris en parfait inconnu, dans le courant de l'année 2000. Cherchant conseil auprès d'Air France pour développer ses activités dans le transport aérien, il a été renvoyé auprès de Jean-Marc Brandela, un vieux routier du secteur qui a connu UTA, Air Martinique et AOM. C'est ce dernier qui a bâti les services commerciaux de la compagnie et l'a convaincu de sponsoriser l'OM. Déjà partenaire de l'équipe nationale d'Algérie, Khalifa s'est engagé à hauteur de 90 millions de francs sur cinq ans, pour participer au sauvetage in extremis d'un OM menacé de dépôt de bilan.

Mais, en devenant l'un des premiers sponsors du foot français, ce riche jeune homme qui entretient l'opacité sur l'origine de ses fonds propres a éveillé les mauvaises langues, promptes à soupçonner dans son groupe l'ombre financière de la caste militaro-économique, pouvoir discret - voire secret - depuis quarante ans en Algérie qui évoquent l'argent de la « rente pétrolière », appellation pudique de la corruption.

Ulcéré, Khalifa a fait appel, pour veiller à son image, à un redoutable lobbyiste franco-libanais, Raghid el-Chammah, croisé au hasard d'un dîner. Les services secrets de l'ambassade d'Algérie ont été si surpris de la rencontre qu'ils ont diligenté en urgence une enquête sur cet homme. Conseiller du commerce extérieur français, nommé par le ministère des Finances en 2000, El-Chammah, ancien conseiller de la présidence comorienne, fondateur voilà dix ans de Radio Orient, proche du président tunisien Ben Ali, a été dans la ligne de mire d'Amnesty International pour avoir créé un site Internet à la gloire du pouvoir tunisien, baptisé... amnesty-tunisia.org.

Sur ses conseils, rafik Khalifa s'est dévoilé dans un livre-portrait, une biographie d'une centaine de pages parfumée à l'eau de rose, parue en dix jours, écriture et édition comprises. On y apprend que le jeune Khalifa a repris en 1990 la pharmacie familiale à Cheraga, dans la banlieue d'Alger. Une entreprise que son père Laroussi, fondateur des services secrets algériens, ancien ministre de l'Industrie et de l'Energie, ancien président d'Air Algérie, a ouverte après avoir écopé de deux ans de prison pour complicité supposée dans une tentative de coup d'Etat contre Boumediene. Le jeune Rafik a le virus des affaires. En Algérie, les médicaments importés sont rares et chers. Astucieux, il achète des médicaments de base - aspirine, vitamine C, etc. - auprès d'industriels chinois ou indiens, « comme le font les grandes marques françaises », affirme-t-il, pour les conditionner dans son arrière-boutique, à ses débuts, puis, plus tard, dans des ateliers de conditionnement en France et dans la banlieue algéroise. Vis-à-vis de l'administration, le jeune Rafik agit dans le flou le plus total. Par sa ténacité, il finit par décrocher une autorisation administrative d'exercer.

 
 
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