« L'Expansion » et Lausanne Consulting Group ont sondé les âmes des dirigeants de nos « majors ». Passage en revue de leurs paris et de leurs peurs pour 2006.
Le psychodrame du contrat première embauche vient d'en apporter une nouvelle preuve : la France va mal. Aussi mal... que les grandes entreprises battant pavillon tricolore, elles, vont bien. C'est ce que démontre on ne peut plus clairement l'enquête réalisée par L'Expansion et Lausanne Consulting Group auprès des poids lourds du CAC 40, d'une poignée de firmes du SBF 120 et de très grandes entreprises non cotées, mais incontournables dans le paysage économique français. Le paradoxe n'est toutefois qu'apparent. Les principales sociétés françaises ont en effet le monde entier pour champ de manoeuvre, et leur ancrage dans l'Hexagone est de plus en plus ténu.
« Les firmes du CAC 40 réalisent en moyenne les deux tiers de leur chiffre d'affaires hors de nos frontières, et une part encore supérieure de leurs résultats, souligne Patrick Artus, directeur des études économiques d'Ixis. Près de six salariés sur dix travaillent eux aussi à l'étranger. » Tant mieux pour elles : jamais l'économie mondiale n'a été aussi prospère depuis que le choc pétrolier a refermé la parenthèse des Trente Glorieuses, au début des années 70. Ainsi, sans le marché français, le chiffre d'affaires de Danone aurait augmenté de plus de 10 % en 2005, au lieu de 7 % à peine, et Renault ne doit pas oublier que les deux tiers de ses profits historiques réalisés l'an dernier proviennent du japonais Nissan.
Grâce à ce dynamisme planétaire persistant, 64 % des sociétés françaises attendent une nouvelle progression de leur chiffre d'affaires global à l'horizon des douze prochains mois (mais jusqu'à 80 % pour leurs activités à l'étranger), tandis que 32 % s'attendent à une stabilisation. Très logiquement, c'est aussi hors de France que devraient sortir des cartons la majorité des projets de développement de nos plus grandes entreprises. Sept patrons sur dix comptent conquérir de nouveaux marchés en Amérique et en Asie au cours de l'année qui vient, davantage en réalisant des opérations de croissance externe auprès de sociétés locales (l'objectif d'un manager sur deux) qu'à coups de délocalisations (trois patrons seulement sur dix l'envisagent).
Leurs carnets de commandes bien remplis, 63 % des fleurons français s'attendent à une nouvelle augmentation de leurs profits, même si celle-ci devrait être bien moins spectaculaire que le bond de 24 % enregistré l'an dernier. Mais il faudra résister dans un univers de plus en plus concurrentiel pour afficher une telle performance. Les grands patrons français en sont conscients. La preuve : davantage encore qu'un essoufflement de la croissance aux Etats-Unis, qu'un renchérissement de l'euro ou qu'une nouvelle flambée du pétrole, c'est l'agressivité des concurrents asiatiques qu'ils redoutent : la menace est citée par 57 % des dirigeants interrogés.
Dans ce contexte troublé, les directions commerciales ne se font guère d'illusions sur l'évolution de leurs prix. Les deux tiers d'entre elles estiment que les tarifs à leur catalogue n'augmenteront pas entre 2005 et 2006, et une sur six prévoit même de les diminuer.
C'est donc surtout en comprimant leurs coûts (jugés trop élevés par 47 % des patrons) que les grandes entreprises françaises comptent élargir leurs marges (54 %), un peu plus facilement à l'étranger (62 %) que sur le marché national. Comment ? D'abord en réduisant les frais d'approvisionnement grâce à une politique d'achat plus rigoureuse (une priorité pour 86 % des sociétés). Ensuite, en taillant dans les frais généraux (67 %), puis en poursuivant inlassablement l'effort de productivité entrepris ces dernières années. Tous les patrons sans exception considèrent que là se trouve le principal défi à relever pour les prochains mois, dans l'industrie comme dans le secteur des services. Pas question, donc, d'embaucher à tour de bras : 32 % seulement des grandes entreprises françaises comptent accroître leurs effectifs en 2006, alors que 23 % comptent les restreindre. Et la tendance est à peine plus favorable à l'étranger.
En matière de ressources humaines, le maître mot sera plus que jamais l'efficacité. Près d'un patron sur deux estime en effet que son personnel est mal utilisé, que les processus de décision sont trop lents ou que les équipes n'adhèrent pas assez aux objectifs. Le tout débouchant sur un manque de réactivité et sur du retard dans l'exécution des projets, le principal problème interne pour plus de six multinationales sur dix ! D'où une forte demande pour gagner en vitesse de mise en oeuvre des programmes, aussi bien en R&D qu'en ingénierie, particulièrement dans les secteurs de l'aéronautique, de l'automobile et de l'énergie.

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