Pour ce journaliste anglais, auteur d'un livre à charge sur l'Italie de Berlusconi, le scandale Tanzi découle des dérives affairistes qui gangrènent le pays.
Le scandale Parmalat a été qualifié d'Enron européen. Et il s'agit bien d'une des plus grandes fraudes de l'histoire européenne, mais le plus surprenant, pour qui connaît l'Italie, c'est qu'il n'y a là rien de très surprenant. Au regard de l'histoire récente du capitalisme italien, l'implosion Parmalat était presque prévisible.
Depuis les années 60, Calisto Tanzi, le patron-patriarche de Parmalat, avait porté sa compagnie laitière au rang de huitième entreprise italienne. Il employait 35 000 personnes dans le monde. On retrouvait le logo de Parmalat sur les packs de lait et les yaourts de Rome à Manhattan. Fin stratège, à la pointe de l'innovation, Tanzi avait fait de son produit une marque globale. Il avait aussi su se donner l'image d'un homme modeste, un philanthrope et un fervent catholique : il allait à l'église chaque jour et finançait généreusement des travaux de restauration d'oeuvres d'art.
Comme la plupart des choses en Italie, en surface, tout était merveilleux. Et pourtant, toutes les bases de la fraude financière étaient là aussi. Tanzi, comme la plupart des entrepreneurs italiens, dirigeait son entreprise comme s'il s'agissait de son fief personnel. Sa famille passait avant ses actionnaires. Ainsi, l'une des opérations douteuses découvertes ces derniers jours avait consisté à siphonner près de 500 millions d'euros pour la compagnie aérienne, non cotée, de sa fille.
On y retrouve d'autres problèmes traditionnels du capitalisme italien. Comme Silvio berlusconi, Calisto Tanzi avait investi dans les médias et le football, ce qui en faisait plus qu'un simple homme d'affaires : c'était un des oligarques intouchables de sa ville de Parme et, par là même, un homme au-dessus de toute enquête ou critique.
Cette affaire a également un arrière-plan culturel. Un adage italien dit : « Fatta la legge, trovato l'inganno » (à peine une loi est-elle faite qu'on trouve le moyen de la détourner). Le strict respect de la loi paraît souvent relever de la naïveté, sinon de la bêtise. Les combines sont de règle. J'ai travaillé cinq ans à Parme et j'ai fait l'amère expérience que les factures ne sont payées qu'avec des mois, voire des années de retard. Souvent, on vous suggérera de régler en liquide, de la main à la main. Un des grands mystères italiens, c'est que, dès que vous connaissez quelqu'un, il devient incroyablement généreux ; mais si vous ne connaissez personne, on n'aura de cesse de vous rouler.
Meurtres et suicides mystérieux
Cela a pour conséquence qu'on se méfie de tout le monde en dehors des amis proches et des membres de sa famille. Si bien que le pays qui a inventé le capitalisme connaît un vrai problème de capital. L'Italie est pourtant le pays des grands entrepreneurs européens : Benetton, Armani, Versace, etc. Et pourtant, elle manque cruellement d'investissements. Un de mes amis qui travaille à la City de Londres explique que l'Italie est le pays où il n'a pas le droit d'investir, tout simplement à cause de l'opacité de son système financier : y être actionnaire, c'est entrer dans un système de poupées russes sans jamais en voir le bout.
La dernière pièce de ce puzzle, c'est le système de régulation. Depuis qu'en 2001 Berlusconi a dépénalisé la falsification des bilans, la criminalité en col blanc n'est presque plus un crime. Beaucoup d'hommes d'affaires sont si étroitement liés aux hommes politiques qu'il est exceptionnel qu'on s'interroge sur leur comportement. Il y a un tel sentiment d'impunité que rien ne dissuade de faire des affaires en dehors des règles, sans même parler de pratiques illégales.
C'est pourquoi la fraude et la corruption ont depuis longtemps droit de cité dans le capitalisme italien : le Banco Ambrosiano, Ferruzzi, Enimont, Cirio, autant de faillites provoquées par la corruption. Inévitablement, les scandales sont accompagnés de meurtres ou de suicides mystérieux.
L'ironie de l'affaire Parmalat tient au fait que l'entreprise était vraiment une réussite. Ce n'était pas, contrairement à Enron, une société en difficulté. Si Tanzi s'était contenté de vendre des produits laitiers, il n'aurait jamais fait la une des journaux à scandale. La crise a été provoquée parce que - comme des dizaines d'autres sociétés italiennes, y compris celles de Berlusconi - Parmalat a créé des centaines de filiales offshore, du Liechtenstein aux îles Caïmans. Une stratégie étrange pour une industrie laitière.
Depuis une vingtaine d'années, Tanzi a misé sur l'endettement pour renflouer son entreprise. Il a fabriqué des fausses factures ou surévalué des contrats pour gonfler ses revenus et avoir ainsi accès à d'autres crédits et lever de l'argent viré sur des comptes offshore. Peut-être encore pour détourner l'argent vers d'autres comptes...

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