Rachats d'actions, délocalisations... en 2004, la stratégie financière des sociétés françaises a bien profité aux actionnaires. Beaucoup moins aux salariés.
Il y avait bien longtemps, en cet après-midi du 10 mars, que les nostalgiques de la lutte des classes et de Karl Marx n'avaient pas été à pareille fête. Jamais, depuis la fin des années 70, « les patrons », les « actionnaires » et le « grand capital » n'avaient autant subi la vindicte de la rue qu'au cours des récentes manifestations en faveur du pouvoir d'achat. Que leur reproche-t-on au juste ? Des bénéfices record, de généreux dividendes servis aux actionnaires au nez et à la barbe des salariés, dont la fiche de paie reste inerte, et des chômeurs encore dans l'attente d'un redémarrage des embauches.
Une différence de traitement qui suscite l'émoi à gauche mais inquiète aussi à droite. Si l'ancien ministre socialiste des Finances Dominique Strauss-Kahn réclame un « Grenelle des salaires », le Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, appelle « les sociétés qui ont eu des bons résultats à les partager », incitations fiscales à l'appui. Comme si les deux camps voyaient en l'entreprise un prestataire au service de ses employés et non une organisation contrainte aux profits pour satisfaire les exigences de rentabilité de leurs actionnaires du monde entier, fonds de pension en tête. Alors, simple démagogie ? Pas seulement. Cette situation inédite a aussi de quoi inquiéter. Certes, les grandes entreprises tricolores n'ont jamais été aussi florissantes, portées notamment par un dynamisme planétaire inconnu depuis plus de trente ans. Mais paradoxalement, jamais elles n'ont semblé avoir aussi peu de projets d'avenir. Les montagnes de cash s'accumulent, mais servent davantage à financer les rachats d'actions que les nouveaux investissements, surtout dans l'Hexagone. L'Expansion démonte les rouages de cette mécanique et pointe le danger de voir cohabiter en France des superprofits avec une demande atone et une croissance faible.
D'où viennent les profits ?
Les fleurons français du CAC 40 affichent pour 2004 des profits record : 64,7 milliards d'euros, selon les pointages du cabinet Jacques Chahine Finance, soit une hausse annuelle de 32 %. Total a fait exploser les compteurs (plus de 9 milliards d'euros, une première en France). Le sidérurgiste Arcelor a multiplié ses gains par neuf, tandis que BNP Paribas franchissait allégrement la barre des 4 milliards. Un temps relégués dans l'arrière-cour du palais Brongniart, Alcatel, Suez et Vivendi Universal sont repassés dans le vert. Survenue dans un contexte économique français plutôt morose, cette abondance de profits tient-elle du miracle ? Pas vraiment. Les résultats de ces multinationales françaises se font souvent à des milliers de kilomètres de leur siège social. « Plus de 85 % des ventes de Schneider proviennent de l'étranger », assure Alexandre Brunet, directeur de la communication financière du groupe. Globalement, les sociétés du CAC 40 réalisent seulement 31 % de leur activité sur le sol français. Et les marchés émergents comptent déjà pour 16 %. Dans la maroquinerie du groupe LVMH, l'Asie émergente supplante désormais la France en termes de recettes. « La rentabilité de l'Asie, de l'Europe de l'Est et de l'Amérique du Sud dépasse celle de la France. Ces trois zones assurent presque un quart de notre résultat d'exploitation », renchérit Philippe Crouzet, directeur financier de Saint-Gobain. Mais d'autres ne vont pas si loin pour transformer leur groupe en cash machine, en privilégiant réduction de coûts et productivité. Tel Gérard Mestrallet. Le patron de Suez a même donné un nom à son programme de réduction des coûts : Opimax. Pas très glamour mais efficace : 917 millions d'euros économisés en deux ans. Enfin, certains groupes fusionnés, comme Sanofi-Aventis, profitent déjà de synergies : 220 millions d'euros ont été gagnés en quelques mois de vie commune.
Pourquoi les projets d'investissement sont-ils bloqués en France ?
Selon l'Insee, l'effort d'équipement des entreprises n'a augmenté que d'un maigre 3 % dans l'Hexagone en 2004, après deux années de reflux. Symbolique, le groupe « sans usines » Alcatel est ainsi passé en trois ans de 140 sites de production à 30. « Focalisé sur le court terme, le capitalisme n'ose plus prendre le moindre risque pour gagner à long terme », s'emporte Jean-Christophe Le Duigou, économiste de la CGT. « L'investissement n'est pas une variable idéologique, il obéit à des contraintes financières », rétorque Eric Chaney, directeur de la recherche économique pour l'Europe à Morgan Stanley. Ce qui oblige les multinationales à une extrême sélectivité dans les projets. Souvent en délaissant la France et la vieille Europe, pour privilégier les régions en expansion comme l'Asie, l'Europe de l'Est et les Etats-Unis. L'Extrême-Orient a assuré 42 % de la croissance mondiale en 2004, la zone euro, 6 % seulement, selon les calculs des analystes de Natexis Bleichroeder. Dans ces conditions, pourquoi Danone miserait-il massivement sur la France quand, en 2004, ses ventes y baissent de 1 % alors qu'elles augmentent de 12 % en Asie ? La fibre patriotique ne suffit pas. « Saint-Gobain ne néglige pas la France et l'Europe. Mais le groupe n'y réalise que des investissements de productivité pour améliorer la rentabilité. Les investissements de capacité se font naturellement dans les pays émergents », précise Philippe Crouzet.

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