Un essai provocateur fustige l'inefficacité chronique des grandes écoles de management françaises. Les « accusés » répondent.
Petites, pauvres, nombreuses, théoriques, franco-françaises... Nos écoles de management auraient-elles tous les défauts, à l'heure où la compétition fait rage sur le marché mondial de la formation ? Trois professeurs lancent un pavé dans la mare en publiant un ouvrage polémique (1) sur le sujet. Un brûlot qui serait passé inaperçu si les auteurs n'enseignaient dans les trois meilleures écoles françaises : HEC, l'Essec, l'ESCP-EAP. Avant même sa parution, l'ouvrage donne des sueurs froides aux directeurs des établissements français. Car leur constat est aussi simple qu'imparable : nos écoles ne sont plus à la hauteur. Les grandes business schools américaines, de Harvard à Wharton en passant par Kellogg ou Stanford, exercent une hégémonie écrasante sur la formation au management. Pis, elles ont verrouillé le système à leur avantage en fixant les règles du jeu - notamment en imposant le MBA (Master of Business Administration) comme diplôme de référence - et en tirent tout le profit. La suite de l'histoire est à lire dans le Financial Times, qui publie chaque année le classement de référence des écoles du monde entier. La première française, HEC, n'apparaît qu'à la cinquante-troisième place. Les quatre premières sont anglo-saxonnes. Inquiétant !
Face à ce rouleau compresseur qui véhicule une pensée unique du management, les écoles françaises n'ont pas les moyens financiers de riposter. Le budget d'HEC est cinq fois inférieur à celui d'Harvard aux Etats-Unis. Et si certaines d'entre elles, comme l'Essec, se réforment, elles s'alignent sur le modèle américain. Résultat : nos grandes écoles vont dans le mur, s'alarment nos auteurs.
Pour répondre aux sept principales critiques des trois trublions, L'Expansion a questionné les directeurs des écoles les plus prestigieuses. Tous réfutent ces thèses qu'ils jugent alarmistes. Polémiques.
1. Les écoles de commerce ne formeraient pas de PDG
La preuve : les grands patrons du CAC 40 sortent en majorité d'écoles d'ingénieurs. « Argument anachronique, répond Nicolas Mottis, le directeur de l'Essec. Beaucoup de ces dirigeants ont démarré dans les cabinets ministériels, puis ont été nommés dans les entreprises publiques. Avec les privatisations, de nouvelles générations, issues de formations plus variées, vont arriver au pouvoir. Il faut laisser du temps aux écoles de commerce pour faire leurs preuves : il y a seulement trente ans qu'elles ont vraiment décollé, laissons à nos diplômés le temps d'arriver à la tête des états-majors ! » Bernard Ramanantsoa, le directeur général d'HEC, brandit un autre chiffre : « Dans le palmarès des 100 patrons les mieux payés, je trouve 10 HEC. C'est déjà pas mal ! Se limiter au CAC 40 n'a plus de sens, il faut regarder tout l'état-major des entreprises, les gens qui montent. Enfin, si l'on regarde la formation des patrons du Nasdaq, je ne suis pas sûr d'y trouver beaucoup de diplômés d'Harvard ou de Kellogg ! »
2. Les enseignements seraient inadaptés et trop théoriques
C'est sur la pédagogie des écoles de gestion que nos trois auteurs se montrent le plus cinglants : trop théorique, elle est destinée à des élèves brillants certes, frais émoulus des meilleures prépas, mais qui n'ont, à 20 ans, aucune expérience de l'entreprise. A quoi servent donc les cours de management ou de gestion si leurs destinataires n'en ont qu'une perception théorique ? « Nous sommes les premiers à avoir introduit l'apprentissage dans une formation d'élite, rétorque Pierre Tapie, le patron de l'Essec. Pour le cursus classique, les étudiants ont aujourd'hui entre dix-huit mois et deux ans d'expérience professionnelle en sortant de l'Essec. »
Autre constat des auteurs, après avoir cravaché deux ans en prépa, ces étudiants auraient tendance à se reposer sur leurs lauriers. Catherine d'Yvoire, diplômée de Sup de Co Paris et de la Harvard Business School, reconnaît sur ce point la force des écoles américaines : « Quand votre prof est un Prix Nobel, personne ne songe à sécher ou à ne pas préparer un cas ! On est d'emblée motivé. »
3. Les écoles françaises seraient mal classées
Là-dessus, tout le monde se retrouve et déplore la toute-puissance du classement du Financial Times et de sa grande prêtresse, Della Bradshaw, de même que sa méthodologie qui compare ce qui n'est pas comparable : des programmes de formation initiale, même s'ils sont baptisés MBA, comme à l'Essec, avec des MBA réservés à des cadres expérimentés. Nicolas Mottis, à l'Essec, y répond par une boutade : « Nous échangeons nos étudiants avec les meilleurs MBA américains, très bien classées par le FT. »

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