Michel Rolland, l'alchimiste du terroir-caisse

Bernard Poulet -  01/06/2005  - L'Expansion 
 

Du Bordelais à l'Argentine, les conseils de ce « wine maker » d'exception aident à fabriquer un vin qui plaît à coup sûr. Et qui, selon ses détracteurs, en standardise le goût.

En cette journée de printemps, la dame âgée, toute vêtue de noir, qui vient chercher « ses analyses » a l'air un peu inquiète. Le personnel porte des blouses blanches, des éprouvettes tournent dans des centrifugeuses et de petits flacons remplis d'un liquide rouge sang semblent attendre leur tour. La vague odeur d'hôpital qui flotte ici laisserait croire qu'on y vient pour faire doser son cholestérol. « Tout est normal, explique, rassurant, un jeune oenologue, on refera une analyse avant la mise. » Entendez la mise en bouteilles, car nous sommes dans le laboratoire vinicole où officient Michel Rolland, sa blonde épouse Dany et sept collaborateurs.

S'il est long en bouche, Michel Rolland a du mal à gommer quelques tanins inattendus et âcres. La faconde, les éclats de rire et l'accent chantant de cet enfant du Bordelais n'effacent pas l'amertume. Pour tout dire, il n'a pas digéré le film Mondovino : comment ce Français du terroir pourrait-il apprécier d'être transformé en l'un des symboles de la « mcdonaldisation » ? OEnologue d'exception, patron d'une PME multinationale, il n'a pas compris que ce documentaire vu par 300 000 spectateurs (1) l'ait peint comme l'incarnation de l'uniformisation du vin, si ce n'est comme un « collabo » au service de l'impérialisme étranger. Calé au fond de sa Mercedes, accroché à son téléphone, fumant ses cigarillos à la chaîne, Rolland y apparaît comme le méchant magicien qui, à coups de manipulations plus ou moins chimiques, fabrique des vins d'où sont effacées toutes les traces de culture, d'histoire et de terroir.

Michel Rolland, né à Libourne en 1947 - un des grands millésimes de bordeaux -, est le plus célèbre des flying wine makers - « oenologue-conseil volant ». A 58 ans, il entame ses trente-deuxièmes vendanges et travaille pour une centaine de grands propriétaires dans une douzaine de pays (France, Etats-Unis, Italie, Espagne, Argentine, Afrique du Sud, etc.). Dans le Bordelais, son labo conseille 700 autres viticulteurs, il vend du matériel pour la vigne et le vin, et possède cinq appellations en bordeaux - dont celle qu'il a héritée de ses parents -, ainsi que des participations en Argentine, en Afrique du Sud et en Espagne. Il n'est pas facile de savoir combien tout cela pèse financièrement - des contrôles fiscaux, peut-être suscités par sa nouvelle gloire cinématographique, l'ont rendu discret. Lui-même applique des tarifs très diversifiés pour les dossiers où il intervient personnellement comme consultant : « Entre 2 000 et 30 000 euros. C'est une petite entreprise, mais, quand tout réussit, il y en a toujours que ça embête », lâche-t-il, pas trop mécontent de lui.

Depuis qu'Emile Peynaud a provoqué, il y a une trentaine d'années, une petite révolution oenologique, plus un seul vigneron ne peut se passer de ces analyses qui ont amélioré les fruits de la vigne. Car une trop grande partie de la production française a longtemps mérité le qualificatif de piquette. Le velours de l'estomac agaçait les ulcères.

Aujourd'hui, Michel Rolland passe la moitié de l'année dans les avions, et il est attendu comme un gourou chez ses clients de la Napa Valley californienne ou du Chianti italien. Il peut déguster plus de 100 échantillons par jour, et il prodigue ses conseils sans hésiter : les dates des vendanges - les plus tardives -, les interventions (oxygénisation, levurage, températures, etc.) et la mise en barriques (de bois neuf, évidemment). Mais, surtout, souligne-t-il, on lui reconnaît un don exceptionnel pour réussir les « assemblages » entre la production des différentes parcelles. Rolland n'est pas peu fier d'avoir été qualifié par un magazine de « Napoléon de l'assemblage ».

Cela fait beaucoup de talents, mais son génie, c'est dans le marketing qu'il l'a vraiment démontré. En comprenant, l'un des premiers, que le marché devenait mondial, et en devinant qu'un critique américain, Robert Parker, rencontré il y a plus de vingt ans, serait l'arbitre des élégances vinicoles. Parker aime les vins ronds, un peu épais, aux tanins adoucis, aux parfums vanillés procurés par le bois des barriques neuves, et qu'on peut consommer sans attendre. Que ne le disiez-vous ? Michel Rolland va « fabriquer » ce breuvage, qui s'achètera à prix d'or chez les yuppies américains des années 90. Il devient le Dior de ces vins qu'on finira par qualifier de « parkérisés ». Un grand faiseur, taillant dans la haute couture oenologique, mais ne négligeant pas les lignes de prêt-à-porter des multinationales vinicoles. « Ses » vins obtiennent presque toujours les meilleures notes des guides de son ami Bob Parker. Et, depuis plusieurs années, le simple fait d'apposer le nom de Rolland sur une bouteille est devenu une garantie de succès commercial. « Ce n'est quand même pas ma faute si les gens aiment les vins que je fais », lâche-t-il en riant aux éclats.

 
 
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Commentaires - (2)
benitlar 27/8/2008 Recommander 1

accrochez vous et battez-vous que diable ! vous beaux poêtes du grain sacré ne laissez pas les sirènes vous endormir de fables, accrochez vous aux grappes sucrées rêvez encore, laissez parler votre âme faites briller la lueur de l'espoir laissez bruler puis s'eteindre la flamme de ce feu de paille asphixiant le terroir soyez patients et n'oubliez jamais que la vraie richesse c'est la diversité..

coujou 26/8/2008 Recommander 1

Parker - Rolland : même combat, halte à l'unicité du vin ! Il faut - il est vrai - du vin pour tout le monde (enfin, qui plaît à tout le monde) mais de grâce, ne laissons pas se perdre les petits producteurs qui aiment tant leur métier et qui pensent, eux, vraiment aux papilles des gens qui sont censés apprécier le vin. Merci pour votre article.

 
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