VARIATIONS SELON LE PAYS, L'ENTREPRISE OU LE SECTEUR

LESEUROCADRES '' EN ORDRE DISPERSE

VID BARROUX, FLORENTIN COLLOMP et HENRI GIBIER -  19/05/1994  - L'Expansion 
 

Lindsay Owen-Jones, président de L'Oréal depuis 1988, est né au pays de Galles, a fait ses études à Oxford et sa carrière en France, en Belgique, en Italie et aux Etats-Unis. Parcours exceptionnel d'un manager de talent ? Non. Les cas similaires ne manquent pas chez l'empereur du cosmétique : c'est un Italien qui dirige les activités de la firme au Brésil, un Allemand en Australie, une Anglaise en Nouvelle-Zélande, un Français aux Etats-Unis, un Chilien au Mexique, un Mexicain au Venezuela, etc. Un homme de L'Oréal, c'est un citoyen du monde , proclame François Vachey, vice-président en charge de la direction générale des relations humaines chez le1 mondial des produits de beauté. De la même manière, peut-on dire aujourd'hui que tout cadre d'une grande entreprise est un citoyen de l'Europe ? Y a-t-il un grand marché européen des managers ?

Si l'on en croit les chasseurs de têtes, la réponse ne fait plus de doute. Un oui franc et massif : C'est le fait marquant des dix-huit derniers mois , note Dominique Dupard, du cabinet Tasa International. Jusqu'à une époque récente, le recrutement international se limitait à la recherche de spécialistes pour des métiers très pointus. Dans la finance, les experts de certains produits bancaires ou les cadres de la réassurance ; dans la production, les ingénieurs high-tech de l'informatique ou des télécommunications, les responsables d'activités d'exploration pétrolière... Actuellement, la tendance des entreprises à se réorganiser par produits ou par marchés au-delà des frontières les pousse à demander de plus en plus de profils internationaux et à constituer des équipes regroupant plusieurs nationalités. La conquête des nouveaux marchés en Asie ou en Europe centrale accentue ce phénomène. Ainsi, lorsque BSN rachète, en 1991, le producteur tchèque de biscuits Cokoladovny, l'équipe envoyée sur place pour structurer le marketing, les finances et les ressources humaines comprend des représentants de sept nationalités différentes.

De fait, l'origine perd de son importance dans le recrutement, remplacée par la nécessité de parler plusieurs langues, plutôt trois que deux, voire, pour les patrons d'équipes internationales, quatre ou cinq, si l'on veut faire la différence en face d'un employeur. La concurrence devient rude sur ce marché et modifie l'organisation du travail. Quand le marketing de toute l'Europe se concentre entre les mains d'une seule personne, le directeur général des filiales dans chaque pays perd de son poids. Rarement mondial, le recrutement de ces cadres s'effectue plus facilement à l'échelle de l'Europe, par l'intermédiaire des réseaux de chasseurs de têtes. Avec Londres pour tête de pont : c'est là que les Américains, habitués à penser à l'échelle du continent, s'adressent pour trouver les Européens à qui confier leurs activités sur le Vieux Continent. Ce mode de fonctionnement reste encore un peu théorique. On a longtemps pensé que le recrutement international devait être mené de front dans plusieurs pays, rappelle Patrick Dubert, directeur des ressources humaines "groupe" de BSN. En fait, cela se révèle très coûteux et inutile. Mieux vaut avoir un interlocuteur unique à Paris... et un téléphone.

Si les chasseurs de têtes notent, globalement, l'accroissement de leurs missions à caractère international - un tiers du total actuellement chez Heidrick and Struggles, par exemple -, les dirigeants qu'ils trouvent pour leurs clients ne répondent pas systématiquement pour autant à ce profil mythique du cadre sans patrie, polyglotte, de culture européenne et prêt à bouger jusqu'à sa retraite. Je n'y crois pas du tout, annonce Daniel Jouve, dont le cabinet figure dans le peloton de tête du recrutement international à Paris. Les "euromanagers" et autres "managers globaux" n'existent pas. Les gens capables de diriger des équipes dans deux pays sont déjà des perles rares ; au-delà, cela risque de faire des catastrophes. Et pour les intéressés, jongler avec les impératifs professionnels et ceux de leur vie familiale devient encore plus difficile.

Jouer les eurocadres peut conduire à des situations absurdes.

Nommé vice-président d'une société en Allemagne, Jean-Pierre Derimay a dû installer sa famille à Francfort, pour que ses enfants puissent continuer leurs études au lycée français. Lui-même passe la semaine à 180 kilomètres de là, à Schweinfurt, et ne voit sa famille que le week-end. Si j'avais su, j'aurais mieux fait de les laisser à Paris et de rentrer les voir toutes les semai-nes , regrette-t-il.

 
 
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