Les secrets d'une puissance impitoyable

Vincent Giret et Isabelle Lesniak , Bernard Poulet -  01/06/2004  - L'Expansion 
 

Sous l'ère Bush, l'Amérique a changé d'époque. Voyage dans une économie à la réactivité exceptionnelle et à l'appétit de puissance insatiable.Dossier réalisé par Gilles Fontaine et Isabelle Lesniak, envoyés spéciaux aux Etats-Unis, et coordonné par Vincent Giret et Bernard Poulet

Est-ce un effet de la géographie, de l'histoire, de la démographie, d'une inclination religieuse ou de l'addition de toutes ces forces conjuguées ? Le peuple de ce pays-continent semble taillé pour la démesure, la débauche d'énergie, la folie des grandeurs, le goût immodéré du risque. Nulle surprise si, en retour, il suscite tant de sentiments excessifs, de fascination comme de détestation. Sans rivale, l'hyperpuissance américaine économique et militaire carbure aux superlatifs. Et le mandat de quatre ans de George W. Bush n'a pas failli à la tradition. Ce président républicain a été confronté à un véritable changement d'époque, sans nullement l'avoir vu venir. Et il a montré un volontarisme inouï, impitoyable, effrayant même parfois, aux diverses étapes de ce rendez-vous imprévu et dangereux avec l'histoire.

Effroyable naufrage en Irak, incroyable sursaut économique du capitalisme made in USA. Déroutante Amérique... Dans cette soirée ordinaire d'un samedi de mai, à New York, où copinent bobos de l'Upper West Side et avocats fortunés de Manhattan, évidemment tous supporters démocrates, chacun mise sur une nouvelle victoire du conservateur George Bush en novembre prochain... Et pas seulement à cause des débuts bien fades de John Kerry, challenger pour l'instant dénué d'un programme économique consistant comme d'une vision politique à la hauteur du « moment américain ».

Allan Lichtman, historien à l'American University, spécialiste des élections présidentielles, glisse ce petit rappel opportun : « En 1864 déjà, le président Abraham Lincoln conduisait une guerre incertaine, était accusé de bafouer les libertés civiles et perdait même la confiance de nombre de ses collègues républicains, à quelques mois seulement du scrutin. Or il gagna avec plus de 10 points d'avance ! » Le suspense demeurera donc intact jusqu'au jour J, tant l'Amérique semble divisée en deux camps irréductibles dont aucun ne semble pouvoir prendre nettement le dessus sur l'autre. Cette césure, contrairement à une idée reçue, a été avivée encore par le 11 septembre. N'en déplaise à certains de ses détracteurs, l'Amérique n'a jamais été unanime. Ces jours-ci, la vigueur extrême du débat dans la presse sur l'Irak ou sur les délocalisations en apporte une nouvelle démonstration.

S'il est une couleur qui définit l'Amérique pendant cette campagne électorale à l'ambiance si particulière, c'est bien le kaki. Dans le déluge de publicités politiques à la tonalité très agressive diffusées en prime time comme dans les journaux télévisés du soir ne dominent ni le rouge du Parti républicain ni le bleu des démocrates. Partout, ce ne sont que treillis et casquettes... jusque dans la collection d'été d'Old Navy - la chaîne de vêtements bon marché contrôlée par Gap -, qui fait la part belle aux tee-shirts et pantalons d'inspiration militaire. Quand le candidat John Kerry attaque l'hôte de la Maison-Blanche par clips télévisés interposés, ce n'est pas sur les presque 3 millions d'emplois détruits durant sa présidence, mais toujours sur ses états de service militaires et sur la manière dont il a échappé à la guerre du Vietnam.

Quand George Bush répond à son détracteur, c'est assez rarement pour dénoncer la propension supposée des démocrates à augmenter les impôts, à l'opposé des largesses fiscales de son administration, mais toujours pour rappeler que le sénateur du Massachusetts a voté contre le volet financier de la reconstruction en Irak et contre la modernisation de « certaines armes indispensables contre les terroristes ».

« S'il est un régime politique où il n'est pas possible de séparer politique intérieure et étrangère, c'est bien celui des Etats-Unis », insiste le chercheur Guillaume Parmentier (1). Ce pays hors normes a choisi de se battre sur tous les fronts. Les coups terribles du 11 septembre ont succédé aux traumatismes en série qui ont frappé de plein fouet le capitalisme américain. L'éclatement de la bulle financière, au printemps 2000, a paru donner le signal. L'effondrement des marchés d'actions s'est soldé par une ponction de 8 500 milliards de dollars sur le seul Nasdaq. Une génération de retraités a vu ses plans d'épargne fondre de moitié. Puis ce fut l'effondrement d'Enron, géant mythique de l'énergie, la disparition d'Arthur Andersen, cabinet légendaire et centenaire, la descente aux enfers de WorldCom et de Tyco, entreprises ivres de leur puissance et soudain prises en flagrant délit de violation des règles de gouvernance. « Des milliards de dollars de valeur actionnariale se sont évanouis dans la nature », rappelle Lionel Barber, directeur de l'édition américaine du Financial Time (2). A travers Wall Street, c'est le réacteur de la première économie du monde qui menace d'imploser. Plus rien ne semble à même d'éviter une récession générale, « plus grave encore que celle des années 30 », diront les économistes les plus avertis quand George Bush s'installera à la Maison-Blanche.

 
 
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