Notre planète vit encore grâce à l'or noir mais commence à apprendre à faire sans. Sur tous les continents et dans tous les secteurs, des innovations et des mesures d'économie dessinent déjà le monde de l'énergie de demain.Dossier coordonné par Christian David et Emmanuel Lechypre
Francfort, Salon de l'automobile, le 12 septembre dernier : le constructeur allemand Audi annonce son intention de développer un moteur hybride, en collaboration avec Volkswagen et Porsche. En deux semaines, tous les autres groupes allemands se rallient à cette technologie, après l'avoir longtemps critiquée pour son coût élevé. Le même jour, au fin fond de la Finlande, l'état-major d'Areva inaugure avec faste la construction de la première centrale nucléaire EPR du monde, dite de troisième génération. Quelques jours plus tard, le géant français de l'atome annonce la création d'une société commune avec l'américain Constellation Energy, pour commercialiser cette technologie aux Etats-Unis, pays qui n'a plus construit de centrales nucléaires depuis les années 70. Dans le même temps, les Français, effarés par l'envolée des prix de l'essence, se montrent très réceptifs au slogan de la plus grosse campagne de sensibilisation aux économies d'énergie lancée depuis la « chasse au gaspi », il y a trente ans : « Faisons vite, ça chauffe », en référence aux menaces que fait peser sur notre planète le réchauffement climatique.
Pas de doute : l'après-pétrole a bel et bien commencé. Parce que pour la première fois l'essor de nouvelles énergies paraît crédible. Parce que l'opinion publique des grands pays industrialisés a pris conscience à une échelle jamais vue de l'insoutenabilité de notre trajectoire énergétique, au moment où le boom de la demande asiatique va faire exploser les besoins (l'équivalent de 16,5 milliards de tonnes de pétrole en 2030, contre une dizaine aujourd'hui, selon l'Agence internationale de l'énergie, l'AIE). Et parce que les gouvernements, impuissants face à la flambée des cours du brut, semblent enfin décidés à encourager le passage à l'« après-pétrole », comme le martèle Dominique de Villepin depuis plusieurs semaines. En France, en Europe, au Japon, en Chine, mais aussi aux Etats-Unis, où il pourrait y avoir un avant- et un après-ouragan Katrina. Pour George Bush, l'american way of life n'était jusqu'à présent pas négociable. En montrant les effets du réchauffement climatique et l'hyperdépendance à l'or noir, les cyclones des dernières semaines ont ébranlé les certitudes américaines.
Bien sûr, le sevrage d'un monde accro au pétrole n'est pas pour demain. Il reste suffisamment de brut dans nos sous-sols pour satisfaire les besoins énergétiques de la planète au moins jusqu'en 2050. Mais les pessimistes situent le pic pétrolier, c'est-à-dire le moment où la production ne pourra plus satisfaire la demande supplémentaire, dès 2010. « Un consensus semble se dessiner vers 2015, autour d'un niveau de production de 110 millions de barils par jour », déclare Pierre-René Bauquis, professeur associé à l'Institut français du pétrole. Ce qui nous laisserait une quarantaine d'années de production. Voire plus, sans doute, grâce aux progrès technologiques qui permettront aux majors de s'attaquer aux fameux champs « non conventionnels » (sables asphaltiques du Canada, pétroles lourds du Venezuela, gisements en offshore profond) et d'améliorer les rendements des puits en production. Total a déjà réussi à prolonger l'exploitation de l'un de ses gisements, au Cameroun, de plus de dix ans. Et n'oublions pas les fabuleuses réserves de gaz du Yémen, du Qatar, de l'Iran ou de la Russie, qui nous laissent une bonne vingtaine d'années supplémentaires pour imaginer notre avenir énergétique et réaliser la prophétie du cheikh Yamani, l'ancien ministre saoudien du Pétrole : « L'âge de pierre ne s'est pas terminé par manque de pierres. L'âge du pétrole ne s'achèvera pas avec le manque de pétrole. »
Il n'y a toutefois pas de temps à perdre. Aucune énergie ne peut, à l'heure actuelle, remplacer les hydrocarbures fossiles. Sauf rupture technologique majeure, les experts estiment qu'il n'y aura pas une énergie de substitution, mais plusieurs, qui tiendront chacune leur place sur l'échiquier mondial. Son socle : sans doute le nucléaire, promis à un bel avenir. Après plus de vingt ans de disgrâce, une soixantaine de centrales sont en projet dans le monde. Les énergies renouvelables monteront en puissance, mais resteront forces d'appoint. Même si la production d'électricité éolienne augmentait de 10 % chaque année d'ici cinquante ans, elle ne couvrirait toujours que 1 % de nos besoins !
D'autres pistes sont plus prometteuses. Parmi elles, la synthèse d'hydrocarbures, à partir de charbon ou de biomasse, des procédés déjà maîtrisés. On obtient ainsi des carburants liquides, appelés CTL (Coal to Liquid), ou BTL (Biomass to Liquid). En Chine, où le charbon représente 60 % de la consommation d'énergie, Shell vient ainsi de vendre onze licences pour fabriquer des usines de CTL. Seul problème, sa « densité énergétique », qui reste pour l'heure assez faible, exigeant d'énormes réservoirs qui rendent leur utilisation à grande échelle très hypothétique. Notamment dans les transports.

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