Avec ses 36 millions de membres, l'association des seniors, l'Aarp, fait trembler les élus. Son dernier fait d'armes : la mise en échec d'une réforme libérale des cotisations.
Lorsque Horace Deets, alors président de l'Association américaine des retraités (Aarp), fut pour la première fois invité à la Maison-Blanche par Bill Clinton, il se plaignit de n'y avoir été reçu ni par Ronald Reagan ni par George Bush père. « Mes prédécesseurs ne savaient-ils donc pas compter ? » plaisanta Clinton, surpris de cette incroyable négligence... Forte de ses 36 millions de membres, l'Aarp passe pour le premier lobby du pays. Jusqu'au début des années 2000, quand le magazine Fortune établissait son classement annuel des « vingt-cinq groupes de pression qui comptent », elle partageait régulièrement la médaille d'or avec les détenteurs d'armes à feu de la National Rifle Association (NRA), qui compte dix fois moins de membres.
L'Aarp recrute, en outre, un public de choix : les plus de 50 ans, auxquels elle s'adresse, représentent 20 % de l'électorat et se rendent régulièrement aux urnes. Un atout précieux alors que, depuis vingt ans, la participation globale n'a jamais dépassé les 40 % aux élections de mi-mandat, prévues le 7 novembre. L'Aarp se défend de faire campagne pour tel ou tel homme politique. Mais « en année électorale, nous attirons naturellement l'attention de nos membres sur les thèmes qui les concernent. A eux de voir comment les candidats les abordent », explique John Rother, directeur de la stratégie. L'Aarp demande ainsi aux candidats de prendre position sur des questions clefs et publie leurs réponses sur son site.
Aux surnoms assez convenus qui lui sont attribués dans la presse (« le géant grisonnant de l'Amérique », « le pouvoir gris », etc.), l'Aarp préfère le slogan « the power to change society » (le pouvoir de changer la société). On ne saurait mieux dire. Créée en 1958 sous la forme d'une société d'assurances pour le troisième âge - ce qu'elle est encore -, l'Aarp s'est progressivement imposée comme groupe de pression. Président depuis 2001, Bill Novelli, 66 ans - un as du marketing, ex-publicitaire de Nixon et lobbyiste de l'industrie pharmaceutique -, a encore accru son influence. Le budget annuel (800 millions de dollars) est cinq fois plus confortable que celui de l'US Chamber of Commerce, le principal lobby du business.
L'Aarp, dont le siège se situe à quelques blocs de K Street, la rue des groupes de pression à Washington, emploie 1 800 salariés, dont une vingtaine de lobbyistes à plein-temps. Et des bureaux ont été ouverts dans chacun des 50 Etats de l'Union pour relayer le message sur le terrain. Parallèlement, l'Aarp touche le grand public via ses médias maison : un magazine diffusé à 22 millions d'exemplaires ; un titre destiné aux Latinos (650 000 exemplaires) ; une émission nationale de radio, et un site Internet.
L'Aarp sait mieux que personne les mobiliser pour ou contre les projets de loi qui la concernent. Ronald Reagan l'avait appris à ses dépens lorsqu'il avait dû renoncer à une partie de sa réforme fiscale qui pesait lourdement sur le troisième âge. En 2005, George Bush en a été victime lorsqu'il voulut « privatiser les retraites », menacées par le déclin démographique.
Dès 2018, le financement des pensions des générations de l'après-guerre ne sera plus assuré car le montant à payer dépassera les cotisations perçues. En 1935, au début du régime par répartition américain, on comptait 16 travailleurs actifs pour 1 retraité. Aujourd'hui, le ratio est de 3 pour 1. En 2035, il tombera à 2,1 pour 1. La solution préconisée par Bush consistait à créer des comptes d'épargne privés, en partie constitués d'actions, via lesquels les salariés nés après 1950 auraient mis de l'argent de côté pour leurs vieux jours. C'eût été la fin du « système d'assistance » honni des ultralibéraux, dans lequel les pensions proviennent d'une - faible - allocation de l'Etat et des contributions des ex-employeurs.
L'Aarp dépensa 10 millions de dollars pour contrer le projet de Bush. Car, pour Novelli, le passage à un régime par capitalisation, très risqué, ne se justifie pas. Il suffit, selon lui, d'augmenter un peu les cotisations versées par les salariés et leurs employeurs pour assurer la survie du système pendant soixante-quinze ans. L'Aarp acheta des pages de publicité dans 50 journaux (« A Wall Street, on parle de gagnants et de perdants. Voulez-vous que ce vocabulaire s'applique à vos pensions ? »), multiplia les spots télé et radio, organisa des conférences de presse pour alerter ses membres. Puis elle les exhorta à contacter leur élus : 460 000 coups de téléphone hostiles passés en quelques semaines ! « Si vous pensez que les sociétés pétrolières gouvernent ce pays, que dire des retraités ? s'étranglait à l'époque Scott Bleier, journaliste de la très conservatrice Fox TV. Les seniors sont invincibles car les hommes politiques sont morts de trouille devant eux. »


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