Les patrons face à leurs nouveaux censeurs

 

Des actionnaires ulcérés, des comptables rebelles, des administrateurs frondeurs... « L'Expansion » raconte la fin d'une époque, celle du PDG absolu.

Les querelles de quelques actionnaires se sont cristallisées sur ma personne. » Voilà, avoue Jean-Pierre Tirouflet, ce qui l'a conduit à démissionner de la présidence de Rhodia, en octobre dernier. Le PDG du groupe de chimie pris dans la tourmente économique a cédé aux coups de boutoir de trois actionnaires en colère, des « gros porteurs », comme l'investisseur belge Albert Frère. Il n'est pas le seul. Depuis deux ans, les patrons du CAC 40 tombent comme des mouches : quatre en 2001, dix l'année suivante, six l'an dernier. Ils seraient même plus exposés que leurs homologues américains. C'est ce que révèle une étude récente du cabinet américain Booz Allen & Hamilton, selon laquelle la durée de vie d'un PDG est tombée à six ans et demi en Europe, contre neuf et demi aux Etats-Unis.

Les PDG seraient-ils devenus les nouveaux boucs émissaires du monde des affaires ? En tout cas, les motifs d'éviction à leur encontre ne se limitent plus aux cas de fraude caractérisée ou de gestion calamiteuse. De mauvais résultats, un titre qui dévisse, et c'est la porte. Et une fois débarqués, voilà qu'ils doivent se battre pour sauver leurs indemnités de départ. Ancien président d'Alstom, Pierre Bilger n'a ainsi pas supporté les critiques qui ont accompagné son départ au printemps 2003. En août, il restituait 4,1 millions d'euros sur les 5,2 millions d'indemnités de départ que lui avait alloués l'entreprise. Question d'honneur, explique-t-il. Jean-Marie Messier, ancien président de Vivendi, finira lui aussi par renoncer à son parachute doré - 20,5 millions d'euros - en janvier dernier. De guerre lasse, cette fois, contre son ancien groupe, qui avait porté leur querelle devant la SEC, le gendarme américain des marchés financiers.

Aujourd'hui, les dirigeants font profil bas ou se plaignent. Pas à visage découvert, certes. « Avant, nous étions des monarques de droit divin, plus maintenant », dit l'un. « J'ai autant de pouvoir que la reine d'Angleterre et on trouve que, comme elle, je coûte trop cher », lâche un autre. « Je ne me suis jamais senti autant sous pression », affirme un troisième.

A les entendre, le danger serait partout. Jusque dans leur conseil d'administration ou de surveillance. Ceux-ci seraient devenus des microparlements avec des comités d'audit, de rémunération et de nomination. Même le grand sage d'Omaha, Warren Buffett, a fait son mea culpa l'an dernier : « Trop souvent, j'ai gardé le silence face à des propositions de managers que je jugeais contraires à l'intérêt des actionnaires. » Message reçu cinq sur cinq par les chief executive officers (CEO).

Même en France, les « taiseux » s'agitent. Exemple ? La fronde subie par Gérard Mestrallet, le président de Suez, en novembre 2002. Un putsch d'administrateurs mené par Felix Rohatyn. Arrivé au conseil dix-huit mois plus tôt, en vue de la prochaine introduction du groupe à la Bourse de New York, l'ex-banquier d'affaires de Lazard s'affole devant la perte de 900 millions d'euros que Suez s'apprête à afficher, et devant le poids - 28 milliards d'euros - de sa dette. Gérard Mestrallet accuse le coup avec flegme. « Mais l'épisode l'a marqué. Jusque-là, il avait un conseil qui lui était acquis », souligne un ancien administrateur. Et gare au réveil des grands actionnaires, qui frappent déjà outre-Atlantique avec une institution d'un nouveau type : les grands fonds d'investissement mandatent des firmes spécialisées pour animer des conférences téléphoniques. Même Michael Eisner, le patron de Disney, a dû s'y plier en février dernier, peu avant son assemblée générale annuelle.

A qui la faute ? A « l'activisme actionnarial et [aux] améliorations du gouvernement d'entreprise », répondent les experts de Booz Allen, dans une étude récente portant sur un échantillon de 2 500 entreprises mondiales. Ce code de bonne conduite, né outre-Atlantique à la fin des années 80 fut introduit en France par les rapports Viénot et Bouton à compter de 1995. A force de prêcher la bonne parole - le pouvoir aux actionnaires, des conseils d'administration responsables, des auditeurs censeurs, la transparence financière sur tous les chiffres clefs -, le message a fini par porter.

Mais c'est le législateur qui transformera l'essai en France à travers la loi sur les nouvelles régulations économiques du 15 mai 2001. Celle-ci rend les administrateurs personnellement responsables des comptes de leur entreprise. Or n'est-ce pas la peur des poursuites judiciaires qui a poussé Bernard Arnault (président de LVMH) à se retirer du conseil d'administration de Vivendi quelques jours avant que ses pairs poussent Jean-Marie Messier à démissionner ? Outre-Atlantique, la loi Sarbanes-Oxley, rendant les CEO responsables de leurs comptes devant la justice, provoquera le même électrochoc.

 
 
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