EMPLOI

LES MÉTIERS D'AVENIR ET CEUX QUI QUITTENT LA FRANCE

Emmanuel Lechypre -  01/05/2004  - L'Expansion 
 

La tornade des délocalisations souffle sur notre industrie. Certaines régions sont frappées, d'autres s'en tirent très bien. Décryptage d'une nouvelle donne mondiale.

Bernard Dalmon, directeur général de la société de conseil Défi 12, à Rodez, est un patron délocalisateur heureux. Au printemps 2000, la Snecma et Ratier-Figeac, deux de ses gros clients, lui demandent de baisser ses prix de 30 à 50 %. Chargée de réaliser des études techniques sur les outillages aéronautiques et automobiles, la petite société aveyronnaise trouve rapidement la parade en créant un bureau d'ingénieurs en Roumanie. A Bucarest, une équipe de douze diplômés, recrutée localement à des salaires six à sept fois plus bas que ceux de l'Hexagone, se charge de finaliser les dossiers montés en France. « Le coût moyen de nos études a diminué de 20 %, nous avons conquis des marchés et embauché dix experts supplémentaires au siège français », se réjouit Bernard Dalmon.

Dans tous les vieux pays industrialisés, de plus en plus de patrons font le même calcul, et déclenchent déjà la troisième grande révolution de l'ère de la mondialisation : la délocalisation des emplois à fort contenu en matière grise, qui débouche parfois sur la création de jobs encore plus pointus dans le pays d'origine... mais détruit les postes les moins qualifiés, posant un formidable défi d'adaptation aux pays riches. « Il y a vingt ans, ce sont les usines de chaussures, de textile, de jouets ou d'électroménager qui ont commencé à partir. Puis ce fut le tour des services demandant peu de qualifications, comme l'accueil téléphonique ou le traitement des factures. Maintenant, c'est le tour des ingénieurs et des chercheurs », résume Laurent Petizon, vice-président du cabinet de conseil AT Kearney-France.

En 2003, pas moins de dix sociétés high-tech européennes ont signé des contrats de délocalisation de plus de 1 milliard de dollars. Entre 1989 et 2002, on n'en comptait guère plus d'une par an. Et le Vieux Continent est nettement à la traîne des Etats-Unis : 10 % de l'activité des sociétés informatiques américaines étaient déjà transférée vers l'Asie l'an dernier. On comprend mieux pourquoi le secteur high-tech a créé depuis la reprise de l'activité, en novembre 2001, 350 000 emplois de moins que lors de la reprise de 1991, malgré un secteur beaucoup plus important qu'à l'époque !

Ce n'est sans doute qu'un début. 75 % des grandes et moyennes entreprises, tant en Europe qu'aux Etats-Unis, jugent « possible », dans un avenir proche, une délocalisation d'emplois qualifiés, selon le cabinet Gartner. Et beaucoup seront vite convaincues de franchir le pas. « Internet, en permettant de faire travailler ensemble et en temps réel des ingénieurs, où qu'ils soient dans le monde, bouleverse les méthodes de travail au sein même de l'entreprise », explique Steven Roach, l'économiste vedette de Morgan Stanley. D'autant que le prix des télécommunications a chuté de 80 % depuis 2001 entre l'Inde et les Etats-Unis ou le Royaume-Uni, selon les experts de la Banque HSBC.

Surtout, la révolution numérique se produit au moment où, pour la première fois dans l'histoire, est disponible une main-d'oeuvre abondante, qualifiée et bien moins coûteuse que celle des vieux pays industrialisés. En Europe de l'Est et au Maghreb, deux salariés sur dix ont fait des études supérieures et sont payés moins de 4 dollars l'heure, contre 15 à 20 dollars pour leurs homologues des pays industrialisés. Aujourd'hui, l'Inde rafle la mise. A Bangalore ou à Bombay, les deux principales Silicon Valley indiennes, Intel, IBM, Microsoft, Motorola, Philips, Siemens, mais aussi la Société générale, la Snecma, Thomson, Schneider Electric, Cap Gemini Ernst & Young ou Axa, emploient des ingénieurs diplômés à développer des logiciels ou à faire de la recherche, pour 6 000 euros par an : dix fois moins qu'aux Etats-Unis ou qu'en Europe. Résultat : le secteur emploie aujourd'hui 785 000 salariés, et la barre du million sera franchie d'ici à la fin de 2005. Beaucoup d'autres pays suivent : la Russie, l'Afrique du Sud, les Philippines ou, bien sûr, la Chine.

D'ici à 2015, les Etats-Unis pourraient ainsi perdre 3,3 millions d'emplois de services haut de gamme, selon Forrester Research. D'après Gartner, environ 25 % des jobs technologiques pourraient quitter les pays développés pour les pays émergents d'ici à 2010. Et sur les 13 millions de postes que comptent les services financiers dans les vieux pays industrialisés, l'Amérique pourrait en perdre 850 000, l'Europe, 700 000, et le Japon, 400 000 au cours des prochaines années, selon le cabinet Deloitte Research.

Est-ce vraiment si grave ? Non, répondent les économistes, pour qui cette internationalisation du marché du travail profite globalement à tout le monde. Le cas de Défi 12, à Rodez, peut en effet être généralisé : selon une étude du cabinet Global Insight, les délocalisations par les sociétés américaines d'une partie de leurs activités informatiques auraient créé 90 000 postes aux Etats-Unis l'an dernier. En employant une main-d'oeuvre moins chère en Asie, elles sont en effet plus productives, engrangent plus de profits, gagnent des contrats et créent des postes supplémentaires, toujours qualifiés. Selon le McKinsey Global Institute, 1 dollar dépensé « off shore » par une entreprise américaine en Inde en rapporte 1,12 aux Etats-Unis, et 0,33 à l'Inde. « Et les gains seront plus importants encore lorsque, grâce à la baisse des prix permise par les délocalisations, les logiciels seront utilisés dans des secteurs comme la santé ou le BTP, qui s'en servent peu aujourd'hui », assure Catherine Mann, de l'Institut d'économie internationale de Washington.

 
 
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Commentaires - (1)
fadfhel 11/11/2008 Recommander 0

trés bon comme sujet et surtout de point de vue critique

 
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