L'ÉVÉNEMENT

Les grandes écoles apprennent enfin aux élèves à parler l'euro

Dominique Pialot -  08/10/1998  - L'Expansion 
 

Une secrétaire fait irruption dans le bureau de son patron : « Monsieur, l'euro arrive dans dix minutes ! » Saisissant tardivement que ses fournisseurs veulent être désormais réglés en euros, que ses clients s'y mettent aussi, le chef d'entreprise convoque successivement son directeur financier (« Je ne fais pas d'épicerie, monsieur, interrogez le service marketing, c'est son créneau »), son directeur du marketing (« Moi, je fais du commerce, pas du juridique »), son directeur juridique (« Pourquoi voulez-vous que je m'intéresse à l'euro ? Il n'y a pas encore de jurisprudence ! »), avant de s'en prendre à son comptable, désespéré parce que cela fait deux ans qu'il tente en vain d'intéresser ses collègues au sujet... C'est avec cette anecdote ironique que débute le mémoire de fin d'études de Renaud Mahyer, étudiant de troisième année à l'ESCP. Les cadres de demain raillent déjà leurs aînés et caricaturent leurs difficultés à s'adapter à l'arrivée de la monnaie unique. La jeune génération des futurs cadres dirigeants parlerait-elle couramment l'euro ?

De HEC à l'EM-Lyon, de l'Ipag à l'ENA, les grandes écoles ont pris le train en marche. Elles commencent tout juste à mettre en place des formations spécifiques. Jusqu'à l'an dernier, la plupart des grandes écoles françaises s'étaient surtout contentées de renforcer leurs échanges avec les universités européennes. Objectif : former des « euromanagers » multilingues, flexibles et familiers des cultures du management en vigueur sur le Vieux Continent. Actuellement, deux possibilités sont offertes aux étudiants : un double diplôme, à l'issue d'une année passée à l'étranger ­ le plus souvent en Allemagne ­, ou un cursus européen, qui inclut un séjour dans une université partenaire et se voit sanctionné par un mastère reconnu dans tous les pays membres d'un réseau.

Certains professeurs ontfait de la monnaie unique leur sujet de recherche

HEC appartient ainsi à la Community of European Management Schools (CEMS), qui regroupe quinze grandes écoles et universités européennes de premier plan, et délivre le CEMS Master. Même principe pour l'Amsec (Alliance of Management Schools of European Capitals), créée à l'initiative de l'ESCP, et son Amsec Master, délivré par les neuf universités implantées dans les capitales européennes. Depuis 1992, l'EM-Lyon va plus loin et traite l'Europe comme une seule entité, avec un programme multirégional d'enseignement à la gestion (MIBP) établi avec cinq partenaires : les régions Rhône-Alpes, Bade-Wurtemberg, Catalogne, Lombardie, et le pays de Galles.

Grâce à ces réseaux, la culture européenne des grandes écoles s'est donc considérablement enrichie. Mais la prise de conscience de l'arrivée imminente de l'euro est beaucoup plus récente. Les cours d'économie ou de finance s'ouvrent cette année à des cycles de conférences sur le sujet. A l'ESC-Pau, une option de troisième année, « Intégrer l'euro », donnera des grilles de lecture des événements accompagnant le passage à l'euro. Un nouveau cours de deuxième année : « L'euro, les données de base », évoque le domaine juridique, les aspects comptables et financiers, l'informatique et les conséquences sociales de la monnaie unique. A l'ESC-La Rochelle, le sujet est abordé dans une nouvelle option de troisième année : « Gestion de trésorerie internationale ».

Dans certaines écoles, des membres du corps professoral exercent parfois des fonctions au sein d'instances européennes. C'est le cas d'André Fourçans, professeur d'économie et de finance à l'Essec, et député européen, membre de la Commission économique et monétaire du Parlement européen. « Grâce à mon expérience européenne, j'essaie d'ajouter chair et sang à l'enseignement académique », explique ce Monsieur Euro. D'autres ont fait de l'euro leur sujet de recherche, tel l'économiste Pascal Morand, professeur d'économie à l'ESCP. Comme il l'explique, « il faut distinguer entre deux approches pédagogiques du sujet : l'une, académique, ressortit aux sciences économiques ou politiques, et analyse les fondements, la légitimité économique, historique, politique de l'Europe dans toutes ses composantes ; l'autre, opérationnelle, est nécessairement fragmentée en autant de disciplines qu'il existe de facettes aux conséquences du passage à la monnaie unique ». Les cours d'économie monétaire, de finance, d'audit ou encore de marketing se trouvent ainsi enrichis de nouvelles problématiques, nées du passage à la monnaie unique. Transparence des prix, accompagnement du consommateur pendant la période transitoire, double affichage des prix, fixation de prix psychologiques en euros sont autant d'axes de réflexion nouveaux pour l'établissement d'une stratégie marketing à l'échelle européenne.

 
 
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