Thèse dérangeante d'un historien réputé : non, la France n'a pas pillé le Tiers-Monde. L'entreprise coloniale fut même une très mauvaise affaire...
La France a-t-elle exploité ses colonies ? A-t-elle pillé leurs ressources et entravé durablement leur développement ? A ces questions, la tradition a longtemps répondu oui. De nos jours encore, la vague déferlante de la repentance nous amène à penser que les malheurs de l'Afrique ou de l'Algérie sont évidemment liés aux mauvais comptes de la colonisation. L'indignation d'André Gide témoignant dans son Voyage au Congo des abus sanguinaires de l'exploitation, la popularité de Banania s'identifiant au tirailleur sénégalais de la Première Guerre mondiale, la spoliation d'un quart de l'espace agricole algérien au profit des colons, le trafic de la piastre indochinoise et les dividendes des producteurs de caoutchouc, autant de réalités qui ont inspiré Le Livre noir du colonialisme (Laffont) et forgé le mythe d'une France vivant paresseusement des rentes de son empire, remplissant ses caisses des revenus extorqués aux pays de cocagne qu'elle avait mis sous sa tutelle.
Autant de lieux communs qu'il faut constamment mettre en question, même si les bons sentiments, qui sont monnaie courante, nous amènent à multiplier les sanglots et à demander l'absolution pour les crimes que nous aurions commis.
Pour ce faire, il faut tenter d'établir une stricte comptabilité de l'« entreprise coloniale », faire l'inventaire des charges et des produits de l'exploitation, évaluer les pertes et les profits, bref, faire litière des imaginaires pour répondre à une question simple mais controversée : les colonies ont-elles été une bonne affaire pour la France ?
En 1958, à l'époque où la France humait pour la première fois l'odeur du pétrole saharien et pouvait rêver de se libérer de sa dépendance en matière d'énergie, un lecteur de France Observateur s'était froidement livré à ce calcul : « En admettant que de Gaulle arrive à écraser dans le sang l'insurrection algérienne en deux ans, et en évaluant à 600 milliards par an l'incidence budgétaire de la guerre (évaluation ridiculement faible), on aboutit, pour la période 1956-1960, à un total de 3 000 milliards pour cinq ans. En supposant que des sociétés à capital français à 100 % puissent extraire à leur seul profit 20 millions de tonnes de pétrole par an pendant dix ans en toute tranquillité (ce qui paraît être un maximum difficile à atteindre techniquement et politiquement), on arrive à un total de 200 millions de tonnes de pétrole revenant à 15 000 francs la tonne (sans frais de recherche, ni ceux d'exploitation, de transport, ni les milliers de milliards perdus pour l'économie par suite de son orientation vers des dépenses militaires improductives, ni l'aggravation de la balance des comptes du fait même de ces dépenses militaires, tous chapitres à mettre au passif de l'opération algérienne). Or, si je suis bien renseigné, le cours de la tonne de pétrole non raffiné est à moins de 10 000 francs la tonne sur le marché international. Tout commentaire est inutile pour qui sait compter. Et si le pétrole ne rapporte pas, il y a peu de chances pour que les oranges d'Oranie ou les bananes de Guinée rapportent plus que des pelures ! » (France Observateur, 18 septembre 1958).
Deux ans auparavant, François Bloch-Lainé, ancien directeur du Trésor, président de la Caisse centrale de la France d'outre-mer, un homme qui savait compter mieux que tout autre, avait lui aussi lancé - à sa manière et dans un langage plus feutré - une véritable bombe en écrivant dans La Zone franc, un ouvrage publié aux Presses universitaires de France : « Le système du "pacte colonial", si critiqué depuis la guerre, s'est presque renversé au bénéfice des pays d'outre-mer. Désormais, ceux-ci importent beaucoup plus en provenance de la métropole qu'ils n'exportent vers elle. La différence entre leurs importations et leurs exportations est compensée par des transferts de capitaux, pour la plupart publics, qui sont effectués dans le sens métropole-outre-mer. Ces transferts sont principalement destinés à contribuer aux dépenses d'investissements des territoires. Tout se passe comme si la métropole fournissait les francs métropolitains qui permettent à ses correspondants d'avoir une balance profondément déséquilibrée ; ainsi s'opère, aux frais de la métropole, le développement économique de tous les pays d'outre-mer sans exception. »
Telle est bien, en effet, la seule façon d'établir les comptes de l'entreprise coloniale et de mesurer comment elle aurait pu être avantageuse pour la France. Elle aurait pu l'être de deux façons seulement.
Premièrement, et c'est une idée difficile à comprendre pour tous ceux qui pensent qu'une balance commerciale positive est le signe de la puissance et de la compétitivité, si nos exportations à destination des pays de l'empire avaient été inférieures à nos importations en provenance de ces mêmes pays. Dans ce cas, le système colonial des paiements aurait permis à la France de régler son déficit en inscrivant simplement des francs au crédit de ses colonies, qui auraient ainsi été contraintes de lui faire crédit. Un système largement pratiqué par la Grande-Bretagne avec les pays du Commonwealth, ou par les Etats-Unis avec le reste du monde.

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