BIOGRAPHIE

LES AFFAIRES SECRÈTES D'ANDRÉ ROUSSELET

Nicole Vulser © Calmann-Lévy -  13/09/2001  - L'Expansion 
 

Le père de Canal +, l'ami de Mitterrand est aussi un businessman redoutable. Extraits d'un livre révélation.

1960. des débuts audacieux dans le taxi parisien

« André Rousselet se découvre des talents d'homme d'affaires sur le tard, et presque par défaut. En 1958, à 36 ans, il est bien obligé de mettre provisoirement un terme à ses ambitions politiques. Sous le gouvernement Guy Mollet, il a suivi, comme chef de cabinet, François Mitterrand au ministère de la Justice. Mais, avec le retour de De Gaulle, presque tous les membres des ministères socialistes quittent les palais nationaux. La chute est dure. En raison du mitterrandisme affiché d'André Rousselet, Michel Debré lui oppose un refus catégorique à sa demande de promotion au grade de préfet - il avait été nommé sous-préfet hors classe le 19 mars 1957. Toujours en raison de sa fidélité à François Mitterrand, la candidature d'André Rousselet à la direction des Abattoirs de la Villette tombe elle aussi rapidement aux oubliettes. [...] Excédé par cette affaire, en 1958, il préfère en finir une bonne fois avec l'administration et se met en disponibilité le l8 octobre. Il est au pied du mur. Refusant de terminer sa carrière comme un obscur sous-chef des bureaux de tabac au ministère de l'Intérieur, André Rousselet préfère donc tenter sa chance dans le privé. Paradoxalement, c'est la droite qui va lui donner l'occasion de se révéler être un homme d'affaires. Il démarre petit. Pour la première fois de sa vie, André Rousselet a recours aux petites annonces pour trouver un emploi. C'est par ce biais qu'il devient adjoint au chef du service des relations extérieures de Simca. Tout un symbole. En 1958, la firme automobile est dirigée d'une main de fer par Henri-Théodore Pigozzi.

[...]

Trop à l'étroit dans sa modeste besogne, André Rousselet s'ennuie rapidement. Il suggère au délégué général du groupe, Yvan Labry, de prendre la direction générale de la G7, la société de taxis qui connaît de graves difficultés financières. « Je m'entends répondre : "Mais vous n'y pensez pas. Vous n'avez jamais dirigé d'entreprise et, qui plus est, la G7 perd déjà plus de 150 millions de francs" », raconte André Rousselet. Il est un peu vexé, mais ne perd pas espoir. « Peu de temps après, j'apprends que Henri-Théodore Pigozzi veut se séparer du garage de l'avenue de Wagram pour le vendre à la Fnac. A l'époque, les sociétés de taxis comprenaient à la fois une société immobilière (le garage) et une société d'exploitation (les taxis). Or il était impossible de céder la société immobilière si elle n'avait pas cinq ans d'activité avec la même société d'exploitation des taxis, explique André Rousselet. Ce délai de cinq ans n'était pas terminé et Pigozzi était donc encombré de 150 taxis dont il ne savait pas quoi faire », ajoute-t-il. De plus, en 1960, les licences ne s'achetaient pas à l'unité, mais en bloc. Il faudra attendre le décret du 1er mars 1973 pour que les licences de taxis puissent être cédées une à une et prennent une valeur bien plus importante. « Il m'est venu une idée machiavélique que j'ai soumise à Pigozzi, par l'intermédiaire de son conseiller fiscal, Léon Constantin. Je lui ai dit que je pouvais rendre service à Pigozzi. N'ayant moi-même pas d'argent, j'ai proposé que Simca me vende des actions G7 que Pigozzi s'engage à me racheter plus tard, quand le délai des cinq ans sera révolu », souligne André Rousselet. « Si vous êtes si intelligent, allez-y », lui aurait lancé le président de la firme automobile. L'accord est conclu en 1960 et le prix de l'action, fixé à 90 francs. Pour financer cette opération basée sur un nantissement d'actions, André Rousselet, fort d'une lettre de garantie de Simca, trouve sans difficultés un banquier, la Générale occidentale - qui sera plus tard reprise par Gilberte Beaud -, qui prête, pour une période de trois ans, de l'argent à Henri-Théodore Pigozzi. « A l'époque, aucun banquier ne m'aurait prêté d'argent ; en revanche, à Pigozzi, ça ne posait pas de problème », explique André Rousselet, qui finance, en nom propre, près de 20 % de l'opération. Ce prêt aurait atteint 1 million de francs. André Rousselet mène cette première opération seul, sans associés.

L'ami de François Mitterrand se retrouve ainsi, du jour au lendemain, à la tête de 150 taxis. Il a également signé dans son contrat une clause de « revolving », qui lui permettra de renouveler une fois la même opération. Une nouvelle aventure démarre. André Rousselet doit immédiatement trouver un garage où loger ces 150 taxis. A l'époque, chaque véhicule rentre le soir au garage ; les chauffeurs les récupèrent le lendemain. Un vaste local convient tout à fait à Villejuif. Le nouveau patron d'entreprise recrute un peu de personnel. Le moins possible : son objectif est d'arriver à rentabiliser cette structure. Là où la G7 employait six personnes, il n'en prend que trois. « Tout le monde devient un peu homme-orchestre, il n'y a plus un seul salarié destiné à s'occuper de l'huile, un autre pour vérifier les pneus. Cette nouvelle politique démontre que l'on peut fonctionner. Certains anciens de la G7 avaient le feu sacré et voulaient montrer que ça marcherait mieux que leur précédente maison. Au point que certains venaient le dimanche pour repeindre les locaux. C'est ainsi que mon bureau a été repeint dans un vert épouvantable », raconte André Rousselet. Ce nouveau métier l'intéresse. Joueur dans l'âme et aimant parier sur ce qui n'est pas gagné d'avance, il fait jouer la clause de revolving et gère 150 nouveaux taxis. André Rousselet trouve cette fois-ci un garage dans le XVe arrondissement de Paris, rue d'Alleray, et commence à mettre en place des formules originales pour mettre le plus de voitures possible dans le minimum d'espace. Selon un schéma aujourd'hui répandu dans les gares ou les aéroports, il invente les garages sans places de parking attitrées, dans lesquels les chauffeurs sont en file indienne dans leur voiture et ne stationnent jamais longtemps. Juste le temps de prendre de l'essence ou de vérifier les pneus. André Rousselet, alors perclus de dettes après l'acquisition de ses garages à Levallois et rue d'Alleray, rencontre un avocat d'Alger très astucieux, Fernand Serfati. Ce pied-noir doté d'un sens inné des affaires propose très vite à André Rousselet de s'associer avec lui, d'effacer ses dettes et d'envisager de concert le rachat de l'ensemble de la G7. « En 1962, j'ai proposé toutes mes sociétés données en garantie contre une offre d'achat de toute la G7 », affirme André Rousselet. Cette offre a été entérinée par Henri-Théodore Pigozzi, qui souhaitait se débarrasser de la société de taxis.

 
 
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