A l'heure de la concurrence du rail, notre dinosaure ferroviaire cumule les handicaps. Social, fret, dette, monopole... « L'Expansion » décrypte les blocages d'une entreprise viscéralement conservatrice.
La nouvelle court depuis le début de l'année : Louis Gallois sera reconduit à la tête de la SNCF à l'issue du conseil d'administration du 27 février. Un changement de cap gouvernemental, donc. Car, à l'automne, les rumeurs sur le départ du président de la SNCF allaient bon train. Dominique Bussereau, le secrétaire d'Etat aux Transports, n'avait-il pas parlé sur Radio Classique du « nouveau patron de la SNCF » ?
Pour sauver sa tête, Louis Gallois a dû mener des tractations intenses avec le gouvernement sur le budget 2003 et le plan industriel 2003-2005. Il doit aussi un grand merci à Jacques Chirac, qui l'avait déjà choisi en 1996 pour diriger la compagnie ferroviaire et ses 180 000 cheminots.
Bien joué ! Car il y a bien à dire et à redire sur la gestion de la grande dame du rail. Sous la présidence de Louis Gallois, la SNCF a changé, mais l'avenir de l'entreprise est miné par quatre bombes à retardement que l'ouverture progressive du réseau ferroviaire à la concurrence rend, potentiellement, toxiques.
Pas au point, toutefois, de faire sauter Louis Gallois... L'homme, bien sûr, ne manque pas d'attrait pour le gouvernement. Fin politique, il manie avec doigté les réseaux d'influence. Cet énarque, à la fois compagnon de route du Ceres de Jean-Pierre Chevènement et copain d'Alain Juppé, a su démontrer, tout au long de sa carrière, tant au sein de la haute administration qu'à la tête de la Snecma puis d'Aérospatiale, son art des relations tranquilles avec la puissance publique.
Volontiers tyrannique avec ses collaborateurs - il les rabroue régulièrement en public -, charmeur confirmé auprès des journalistes et surtout auprès des syndicalistes maison, il use à merveille de son côté pile et face. Ses troupes l'estiment. Même les esprits les plus contestataires le placent au panthéon des meilleurs patrons de la SNCF.
Ses rares pourfendeurs invoquent pourtant une gestion trop conservatrice de l'entreprise et un don certain pour éviter les sujets qui fâchent et les dossiers socialement explosifs. « Il est normal et souhaitable que l'Etat actionnaire fixe les orientations de l'entreprise et que, donc, je lui fasse des propositions », s'est-il contenté de déclarer, fin janvier, dans une interview publiée dans Les Echos. Depuis, Louis Gallois n'a plus souhaité s'exprimer. Bilan.
1/L'obstruction des cheminots
« Cela fait bientôt dix-huit mois que nous discutons avec les partenaires sociaux des principes de modernisation de la traction [en clair, l'amélioration de la productivité des agents de conduite, NDLR], raconte Guillaume Pepy, le directeur général délégué clientèle de la SNCF. Nous espérons obtenir un accord avant la fin du premier semestre. Encore faut-il que les syndicats et la direction se montrent convaincants sur le terrain. » Une condition suspensive dont cette grande maison a fait sa spécialité.
Dans son bureau, qui surplombe les voies de la gare Montparnasse, l'ancien directeur de cabinet de Martine Aubry au ministère du Travail, de 1991 à 1993, affiche néanmoins un bel optimisme. Son rêve ? Augmenter la productivité des conducteurs, les payer au temps de travail et non plus aux kilomètres et les spécialiser par type de trafic (fret, transport régional, grandes lignes). Reste à... négocier. Jusqu'où iront les syndicats ? S'ils admettent qu'il faut réorganiser le travail des agents de conduite pour rentabiliser en particulier l'activité fret, aucun n'est prêt à accepter en l'état les propositions de la direction. Pas question de changer le mode de rémunération ou de remettre en cause leurs prérogatives. SUD-Rail - maintenant troisième organisation syndicale -, grand vainqueur des élections des représentants des salariés au conseil d'administration (un siège), a déjà fait savoir qu'il ne l'entendait pas de cette oreille. Un tract distribué fin janvier titrait : « Après Noël, ses dindes, ses marrons : le printemps, ses barbecues, ses merguez. » En clair : le plat de résistance de ce menu printanier pourrait être une jolie... grève.
De réunions officielles en séances officieuses, bilatérales ou multipartites, direction et syndicats multiplient les dialogues de sourds. « Nous ne retrouvons aucune des propositions que nous avons faites », dénonce William La Rocca, le secrétaire général de la Fgaac, le puissant syndicat des agents de conduite. A la CGT (principal syndicat de la SNCF) et à la CFDT (deuxième organisation), on stigmatise le flou du texte patronal. « L'entreprise ne met pas toutes les cartes sur la table », déplore Benoît Vincent, le secrétaire général adjoint de la CFDT Cheminots. « Les syndicats se sont montrés très intéressés. La question qui se pose à eux, c'est de savoir quelle est leur capacité à faire partager le besoin de réforme avec la base », répond Guillaume Pepy.

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