Le plus rentable de ses actifs tient dans la poche. Albert Frère possède aussi des raffineries de pétrole et des chaînes de télévision ; il collectionne des Bruegel, Picasso, Miro, Magritte ou Delvaux ; sa fortune personnelle se compte en centaines de millions de dollars et, dans l'heure, il peut poser sur la table 40 milliards de francs belges (près de 7 milliards de francs). Mais rien de tout cela n'approche la valeur du petit carnet de cuir noir qui ne le quitte jamais et dans lequel il glisse - sans cesse refait et tenu à jour par une secrétaire-Pénélope - son répertoire téléphonique.
La clé de la fortune Frère, ce répertoire. Magnifiquement garni, alignant six, douze ou vingt numéros par correspondant : bureau1, bureau. 2, voiture de fonction, voiture personnelle, domicile, maison de week-end, résidence de vacances, hôtel d'affaires, plus tous les numéros de fax... Où qu'il se trouve, à chaque instant, un membre du réseau Frère est susceptible d'entendre au bout du fil l'ami Albert. Cet homme est une bénédiction pour les télécoms. En temps ordinaire, je l'ai deux ou trois fois par semaine, confirme l'un de ses fidèles partenaires français. Et chaque dimanche. Le réseau Frère vibre en permanence. Un dîner confidentiel entre un ministre du gouvernement Balladur et un protagoniste du nouveau tour de table d'Havas ? Aux aurores, à Charleroi, on sait peut-être déjà ce qu'ils ont mangé, sûrement ce qu'ils se sont dit. On va l'apprendre à Bruxelles, Genève, Montréal, Hongkong... ou Paris. La toile d'araignée frémit, capte et répercute.
Déficiente métaphore ! Le financier wallon ne tient pas de la tarentule. On peut certes jurer qu'il éprouve un plaisir fou à tirer les ficelles dans l'ombre, prudemment écarté des avant-scènes médiatiques - J'adore les journalistes, mais pour vivre heureux...
. Avec les gens, en revanche, il est le jovial, le simple, le pétillant, le chaleureux ami Albert, visage rond sur un corps râblé, toujours prêt à s'émouvoir pour saluer le velours d'un vieux margaux ou la joie d'une retrouvaille - écoutez chanter l'accent wallon et oubliez que, parfois, l'oeil vif lâche un éclat de machine à calculer... Il est un des rares hommes que je connaisse qui aime à mettre de l'amitié dans les affaires, confie l'un de ses plus proches collaborateurs. Sans cela, il s'embêterait... S'amuser, travailler, il n'a jamais, en effet, clairement établi la différence.
Le business selon Frère, en tout cas, tient toujours un peu du commerce. Et ce qu'Albert Frère a toujours su vendre admirablement, c'est d'abord Albert Frère , rappelle un excellent observateur belge.
1944. A 18 ans, son diplôme d'humanités modernes (latin-maths) en poche, il entre dans la petite firme familiale pour aider sa mère, veuve avec trois enfants depuis quatorze années. La maison Frère : Chaînes, clous, ferronnerie , à Fontaine-l'Evêque, faubourg de Charleroi. Quelques dizaines d'ouvriers, la plupart à domicile. Ils passent prendre la matière première, la travaillent sur leur forge, viennent relivrer en fin de semaine. Il faut s'approvisionner auprès des aciéries et écouler la production. Epatant : acheter et vendre, Albert adore.
Le Charleroi de ces années-là est un creuset, Sambre huileuse, terrils écrasant les collines, coulées des hauts-fourneaux et ateliers qui cognent. une ville qui sent le labeur, aux habitants - les Carolorégiens - réputés bosseurs, point faiseurs d'embarras et doués pour jouir des bons moments de la vie (Frère est reconnu comme un exemplaire très représentatif). La sidérurgie, morcelée, est aux mains des grandes familles industrielles du xixe siècle et des ingénieurs. Le jeune Frère voit béant le créneau : le commercial.
Il s'y engouffre. Acheter, vendre. Les ingénieurs, ravis, voient partir leurs billettes. Albert est bien hardi , murmure maman Frère. Le voilà qui se lance dans l'export, d'abord vers l'Amérique du Sud, puis en s'attaquant à l'Amérique du Nord. Guerre de Corée, en 1950, pénurie des matières premières. Les cours flambent. Frère fonce, obtient l'appui des banques, recrute du personnel qualifié, s'impose comme le meilleur exportateur de Charleroi. Il fait sa pelote.
Mais, à ce niveau, il a besoin d'assurer ses approvisionnements.
D'où son premier coup d'envergure, celui qui - avec sa conquête plus récente de la Petrofina belge - lui procure encore la plus délicieuse jouissance rétrospective, raconte-t-on quarante ans après. Contrôlé par la puissante Arbed luxembourgeoise, le Laminoir du Ruau bat de l'aile. Le jeune inconnu de 28 ans a pu rencontrer l'éminent directeur général : Je voudrais, monsieur, racheter votre participation dans le Ruau... L'autre a levé les bras au ciel : cela dépassait sa compétence, il fallait s'adresser au président en personne. Voilà donc un matin Frère faisant son entrée dans ce que l'on appelle à Luxembourg le Palais de l'Arbed : Monsieur le Président, je suis prêt à payer 800 francs l'action. Le vieux monsieur opine, mais il est un peu sourd : D'accord ! 1 800, c'est un bon prix. Frère, pétrifié, se demande ce qu'il doit faire lorsque le directeur général intervient : non, c'est 800 francs que l'on propose. Là, rien ne va plus, le président veut réfléchir. Le lendemain, téléphone : c'est oui. Mais, s'inquiète le directeur général, avez-vous de quoi payer, au moins ? Le Carolo révèle alors qu'il avait le chèque sur lui la veille, crédité par son agence bancaire... et sur la base de 800 francs l'action, pas un sou de plus !



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