NOYAUX DURS, DOSSIER HAVAS-CLT-CANAL + : ET TOUJOURS ALBERT FRERE...

LE WALLON QUI TIRE LES FICELLES

ROGER ALEXANDRE -  17/02/1994  - L'Expansion 
 

Le plus rentable de ses actifs tient dans la poche. Albert Frère possède aussi des raffineries de pétrole et des chaînes de télévision ; il collectionne des Bruegel, Picasso, Miro, Magritte ou Delvaux ; sa fortune personnelle se compte en centaines de millions de dollars et, dans l'heure, il peut poser sur la table 40 milliards de francs belges (près de 7 milliards de francs). Mais rien de tout cela n'approche la valeur du petit carnet de cuir noir qui ne le quitte jamais et dans lequel il glisse - sans cesse refait et tenu à jour par une secrétaire-Pénélope - son répertoire téléphonique.

La clé de la fortune Frère, ce répertoire. Magnifiquement garni, alignant six, douze ou vingt numéros par correspondant : bureau1, bureau. 2, voiture de fonction, voiture personnelle, domicile, maison de week-end, résidence de vacances, hôtel d'affaires, plus tous les numéros de fax... Où qu'il se trouve, à chaque instant, un membre du réseau Frère est susceptible d'entendre au bout du fil l'ami Albert. Cet homme est une bénédiction pour les télécoms. En temps ordinaire, je l'ai deux ou trois fois par semaine, confirme l'un de ses fidèles partenaires français. Et chaque dimanche. Le réseau Frère vibre en permanence. Un dîner confidentiel entre un ministre du gouvernement Balladur et un protagoniste du nouveau tour de table d'Havas ? Aux aurores, à Charleroi, on sait peut-être déjà ce qu'ils ont mangé, sûrement ce qu'ils se sont dit. On va l'apprendre à Bruxelles, Genève, Montréal, Hongkong... ou Paris. La toile d'araignée frémit, capte et répercute.

Déficiente métaphore ! Le financier wallon ne tient pas de la tarentule. On peut certes jurer qu'il éprouve un plaisir fou à tirer les ficelles dans l'ombre, prudemment écarté des avant-scènes médiatiques - J'adore les journalistes, mais pour vivre heureux...

. Avec les gens, en revanche, il est le jovial, le simple, le pétillant, le chaleureux ami Albert, visage rond sur un corps râblé, toujours prêt à s'émouvoir pour saluer le velours d'un vieux margaux ou la joie d'une retrouvaille - écoutez chanter l'accent wallon et oubliez que, parfois, l'oeil vif lâche un éclat de machine à calculer... Il est un des rares hommes que je connaisse qui aime à mettre de l'amitié dans les affaires, confie l'un de ses plus proches collaborateurs. Sans cela, il s'embêterait... S'amuser, travailler, il n'a jamais, en effet, clairement établi la différence.

Le business selon Frère, en tout cas, tient toujours un peu du commerce. Et ce qu'Albert Frère a toujours su vendre admirablement, c'est d'abord Albert Frère , rappelle un excellent observateur belge.

1944. A 18 ans, son diplôme d'humanités modernes (latin-maths) en poche, il entre dans la petite firme familiale pour aider sa mère, veuve avec trois enfants depuis quatorze années. La maison Frère : Chaînes, clous, ferronnerie , à Fontaine-l'Evêque, faubourg de Charleroi. Quelques dizaines d'ouvriers, la plupart à domicile. Ils passent prendre la matière première, la travaillent sur leur forge, viennent relivrer en fin de semaine. Il faut s'approvisionner auprès des aciéries et écouler la production. Epatant : acheter et vendre, Albert adore.

Le Charleroi de ces années-là est un creuset, Sambre huileuse, terrils écrasant les collines, coulées des hauts-fourneaux et ateliers qui cognent. une ville qui sent le labeur, aux habitants - les Carolorégiens - réputés bosseurs, point faiseurs d'embarras et doués pour jouir des bons moments de la vie (Frère est reconnu comme un exemplaire très représentatif). La sidérurgie, morcelée, est aux mains des grandes familles industrielles du xixe siècle et des ingénieurs. Le jeune Frère voit béant le créneau : le commercial.

Il s'y engouffre. Acheter, vendre. Les ingénieurs, ravis, voient partir leurs billettes. Albert est bien hardi , murmure maman Frère. Le voilà qui se lance dans l'export, d'abord vers l'Amérique du Sud, puis en s'attaquant à l'Amérique du Nord. Guerre de Corée, en 1950, pénurie des matières premières. Les cours flambent. Frère fonce, obtient l'appui des banques, recrute du personnel qualifié, s'impose comme le meilleur exportateur de Charleroi. Il fait sa pelote.

Mais, à ce niveau, il a besoin d'assurer ses approvisionnements.

D'où son premier coup d'envergure, celui qui - avec sa conquête plus récente de la Petrofina belge - lui procure encore la plus délicieuse jouissance rétrospective, raconte-t-on quarante ans après. Contrôlé par la puissante Arbed luxembourgeoise, le Laminoir du Ruau bat de l'aile. Le jeune inconnu de 28 ans a pu rencontrer l'éminent directeur général : Je voudrais, monsieur, racheter votre participation dans le Ruau... L'autre a levé les bras au ciel : cela dépassait sa compétence, il fallait s'adresser au président en personne. Voilà donc un matin Frère faisant son entrée dans ce que l'on appelle à Luxembourg le Palais de l'Arbed : Monsieur le Président, je suis prêt à payer 800 francs l'action. Le vieux monsieur opine, mais il est un peu sourd : D'accord ! 1 800, c'est un bon prix. Frère, pétrifié, se demande ce qu'il doit faire lorsque le directeur général intervient : non, c'est 800 francs que l'on propose. Là, rien ne va plus, le président veut réfléchir. Le lendemain, téléphone : c'est oui. Mais, s'inquiète le directeur général, avez-vous de quoi payer, au moins ? Le Carolo révèle alors qu'il avait le chèque sur lui la veille, crédité par son agence bancaire... et sur la base de 800 francs l'action, pas un sou de plus !

 
 
Envoyer par mail
 

Envoyez cette page par email en renseignant les champs suivants

Votre adresse email n'est pas correcte

*Tous les champs sont obligatoires

Suivre le sujet
 

Pour être alerté lors de prochaines publications sur le même sujet, veuillez saisir votre email dans le champs ci-dessous :

Citer dans votre blog
 
Déjà membre : vous pouvez commenter l'actualité en direct
Vous n'êtes pas membre, laissez votre commentaire, avec votre pseudo et email. Il apparaîtra après modération.
 
  • Entreprises - 11h42 - L'Expansion.com

    Robert Louis-Dreyfus, heureux en affaires, malheureux en football

    Le patron de l'OM est décédé ce samedi à l'âge de 63 ans. Portrait d'un milliardaire qui n'a jamais réussi à emmener son club au sommet. Il lui aura même fait perdre plus de 200 millions d'euros.

  • Silicon Valley - 3/7/2009 - L'Expansion.com

    Adwhirl menace la rente d'Apple sur les applications iPhone

    1 milliard de dollars. C'est ce que l'App Store pourrait rapporter à Apple cette année. Mais ce pactole pourrait diminuer si des start-up comme Adwirl parvenaient à rendre gratuites certaines applications phares en y insérant de la pub. Interview de Sam Yu, le co-fondateur d'Adwhirl.

  • Start-up - 3/7/2009 - L'Expansion.com

    Kwaga met un assistant intelligent dans votre boite mail

    Filtrer et classer les emails selon les utilisateurs, mais aussi repérer un rendez-vous ou une action à faire et vous alerter en cas d'urgence, c'est ce que propose Kwaga grâce à un traitement linguistique. Enfin la solution pour ne plus être débordé?

  • Entreprises - 3/7/2009 - L'Expansion.com

    "Les paradis fiscaux, c'est le dopage de l'économie mondiale"

    Deux Tours de France se croiseront cette année à Monaco, en Andorre et en Suisse. Moins connu que la compétition cycliste, le "Tour de France des paradis fiscaux" a pour objectif de sensibiliser l'opinion publique aux dérives de la finance. Les explications de Jean Merckaert, à l'origine de la manifestation avec un collectif d'ONG.

  • Entreprises - 3/7/2009 - L'Expansion.com

    La Suisse a-t-elle vraiment tué son secret bancaire?

    La Confédération helvétique a signé des conventions fiscales avec plusieurs pays. Mais personne ne connaît réellement le contenu de ces textes. De quoi entretenir le flou sur la mort annoncée du secret bancaire suisse. Nos explications.

  • High Tech - 2/7/2009 - L'Expansion.com

    L'avenir de la fibre optique est-il menacé en France?

    France Télécom a menacé d'arrêter ses investissements dans la fibre optique si l'Arcep maintenait sa décision d'autoriser plusieurs fibres par foyer. Décryptage avec Roland Montagne, responsable du pôle haut-débit au sein de l'Institut de l'audiovisuel et des Télécommunications en Europe.









publicite
librairie en ligne
L'annuaire du pouvoir 2008
 
fermer
 
Inscrivez-vous
Pourquoi devenir membre ?

Devenir membre de la communauté LExpansion.com vous permet d’accéder à un ensemble de services :

  • Commenter les articles en direct
  • Participer aux débats « Pour/contre » et proposer de nouveaux sujets
  • Recevoir, si vous le souhaitez, les newsletters : actu éco, conjoncture hebdo, high-tech ou carrière/management

C’est entièrement gratuit !

 
newsletters et alertes
 
inscrivez vous aux flux rss
 

Avec ces lecteurs:

Ou copiez le lien rss :

connexion
 

Votre adresse email n'est pas correcte

Envoyer par mail
 

Envoyez cette page par email en renseignant les champs suivants

Votre adresse email n'est pas correcte

*Tous les champs sont obligatoires