Cet oligarque au passé trouble a bâti le premier empire industriel du pays. Son clan truste les postes ministériels depuis que la « révolution orange » a fait long feu.
L'endroit résume à merveille le personnage : la démesure et le mystère. La résidence de Rinat Akhmetov est l'un des secrets les mieux gardés d'Ukraine. Sa propriété, dans sa ville natale de Donetsk, la capitale minière de la région russophone de l'est du pays, est presque un quartier en soi. Les murs d'enceinte blancs de 4 mètres de haut s'étendent sur plusieurs centaines de mètres. La grille d'entrée dorée dissimule une épaisse porte métallique qui donne sur un sas, où l'on aperçoit un poste de surveillance doté de nombreux écrans de contrôle. Tous les arbres dépassant les murs à proximité de la résidence ont été rasés. L'homme le plus riche d'Ukraine est prudent. Sa Mercedes 600 blindée noire a déjà été la cible de deux attentats : d'abord au lance-roquettes, ensuite au fusil d'assaut. Une troisième tentative aurait eu lieu en 2005. Le conditionnel s'impose, car, même pour un pareil incident, l'incertitude est de mise. Une constante dans le parcours de Rinat Akhmetov.
Lorsqu'il quitte sa propriété, le patron du premier groupe industriel ukrainien ne se déplace qu'en convoi d'au moins trois voitures, accompagné de dix gardes du corps. Trois sont en permanence à ses côtés, les autres se fondent dans le décor. Quand il se rend à l'étranger, c'est à bord de son Airbus A319. L'homme est mieux équipé que le président du pays, qui doit se contenter d'un Iliouchine 62 de conception soviétique pour ses voyages officiels.
A seulement 40 ans, Rinat Akhmetov est un personnage aussi puissant que discret. Au centre de Donetsk, rien ne distingue cet immeuble de quatre étages en briques de couleur sable. Aucune indication, pas une plaque pour signaler que cet édifice anodin abrite le siège de System Capital Management (SCM), son groupe. Une étrange humilité, pour la principale holding du pays, qui emploie 160 000 salariés - autant qu'EDF !
Rinat Akhmetov, adulé dans son fief de Donetsk, la « Naples de l'Ukraine », redouté dans le reste du pays, est une légende. « Le mystère, l'intrigue, l'argent et le charme, voilà ce qui le caractérise », résume le politologue Konstantin Bondarenko. Sa silhouette est désormais connue de tous les Ukrainiens : un physique svelte, une taille moyenne, une abondante chevelure blonde et un visage aux traits asiatiques, héritage de son père tatar, décédé voilà une quinzaine d'années. Cette origine se reflète aussi dans les prénoms de ses deux fils, Damir et Almir. Qu'il s'agisse de politique ou d'économie, le nom de ce musulman, fils de mineur, revient en permanence. Il dirige un empire industriel qui s'étend de l'acier au charbon en passant par l'agroalimentaire, la banque et les télécoms.
Rinat Akhmetov est aussi un homme clef du pouvoir. Après avoir longtemps oeuvré en coulisses, il est entré ouvertement en politique en se faisant élire député lors des législatives de mars 2006, qui ont ramené au pouvoir le Parti des régions, russophone, moins d'un an et demi seulement après la « révolution orange » de décembre 2004.
Viktor Ianoukovitch, le Premier ministre honni de l'époque, et ancien gouverneur de la région de Donetsk, est à nouveau à la tête de l'exécutif. D'autres proches de Rinat Akhmetov, tous issus du « clan de Donetsk », occupent des postes importants au gouvernement, notamment ceux liés à l'énergie, particulièrement stratégiques pour les activités du jeune oligarque. « Akhmetov est le principal bailleur de fonds du Parti des régions, dont plus de la moitié des députés sont liés à ses entreprises », souligne Arnaud Dubien, rédacteur en chef du bimensuel Ukraine Intelligence. Parmi eux se trouve notamment le chauffeur de Rinat Akhmetov...
C'est une belle revanche pour celui qui a failli tout perdre au moment de la « révolution orange ». L'heure était alors au « grand nettoyage », le nouveau pouvoir se proposant de revoir les privatisations opaques des années 90, qui ont permis à Akhmetov de bâtir une fortune évaluée en 2006 à 1,7 milliard de dollars (1,3 milliard d'euros) par le magazine américain Forbes. La menace était sérieuse. Son domicile à Donetsk a été perquisitionné par la police au printemps 2005. Le jour de sa convocation au ministère de l'Intérieur, on a appris que Rinat Akhmetov avait pris la fuite. Il a séjourné plusieurs mois avec sa famille à l'hôtel Hermitage de Monaco, palace où il a ses habitudes. On l'a également aperçu à Milan. Son frère aîné, Igor, s'est envolé pour Moscou. Boris Kolesnikov, le bras droit d'Akhmetov, a eu moins de chance : il a passé plusieurs mois en prison pour extorsion de fonds.



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