Exclus du capital, les cadres sont de plus en plus nombreux à se couper psychologiquement du sommet de l'entreprise. Et à trouver refuge dans le confort factice des trente-cinq heures.
Très prisé des économistes et des politiques au siècle dernier, le débat sur le partage de la valeur ajoutée entre les salaires et les profits avait disparu dans le torrent de la mondialisation. Le voilà qui resurgit, nourri par les inquiétudes sur le pouvoir d'achat et par le boom des distributions de dividendes. Et il est appelé à s'amplifier si les entreprises ne parviennent pas à légitimer le volume de leurs bénéfices par la reprise de la croissance, de l'investissement et de l'emploi. Mais, à voir ce qu'elles en font, cette nécessaire légitimation paraît être le cadet de leurs soucis. Aux Etats-Unis, pays qu'on n'accusera pas de maltraiter le capital, 32 % des profits réalisés par les entreprises sont distribués aux actionnaires. En France, ce pourcentage grimpe à 55 %, faisant d'elle le pays industriel le plus généreux avec les détenteurs de capitaux.
Autre mode d'affectation des bénéfices privilégié par les entreprises françaises : le rachat de leurs propres actions. En cinq ans, elles y ont consacré plus de 60 milliards d'euros, autant que la capitalisation de Suez, Renault et EADS réunis. La Bourse « brûle » des capitaux au lieu d'en apporter, ce qui est normalement son rôle et sa justification. Ces rachats d'actions destinés à booster les cours constituent certes une défense contre les OPA hostiles, mais ils sont aussi le double aveu que le management de l'entreprise a échoué à valoriser son titre et qu'il est incapable de trouver des opportunités d'investissement plus rentables que cette opération d'ordre comptable. Les auteurs du miracle allemand suivaient un précepte : les profits d'aujourd'hui sont les investissements de demain et les emplois d'après-demain. Dans le capitalisme sans projet de la vieille Europe, l'équation est grippée dès la première proposition. Seule vertu de ces stériles rachats d'actions : ils peuvent permettre une réallocation des actifs entre les secteurs mûrs et ceux en forte croissance. Plutôt du cash aux actionnaires que des diversifications hasardeuses, comme l'économie française en a trop connu.
Et les salariés ? Ils assistent avec des sentiments variés à ces manoeuvres capitalistes dont ils se sentent d'autant plus exclus que l'actionnariat salarié reste chez nous balbutiant. Lorsque Microsoft distribue un dividende exceptionnel de 32 milliards de dollars, des millions de petits actionnaires et de retraités américains sont et se sentent enrichis. Mais quand les grandes entreprises françaises distribuent des dividendes exceptionnels, l'argent va dans les poches de quelques-uns ou... dans les caisses de retraite anglo-saxonnes, la moitié du capital des sociétés du CAC 40 étant détenue par l'étranger.
Bref, plus les revenus du capital s'accroissent alors que ceux du travail stagnent, plus la rupture s'accentue entre les salariés et ceux qui touchent au capital, actionnaires et cadres dirigeants. Résultat : alors que les guerres se gagnent avec les sous-officiers (Napoléon dixit), les cadres moyens des entreprises décrochent de plus en plus ; ils ne se mettent pas en grève, mais se coupent psychologiquement du sommet de l'entreprise et se réfugient dans le confort factice des trente-cinq heures. Nourrissant un des phénomènes les plus inquiétants de la France actuelle : le malaise et le laminage des classes moyennes, qui disparaissent déjà du vocabulaire politique au profit de concepts aussi vagues que la « France d'en haut » ou « d'en bas », « sociologie grossière qui revient tout simplement à effacer les classes moyennes de la société française » (1). Et à déchirer le pacte républicain qui, depuis l'avènement des « nouvelles couches » annoncé par Gambetta, reposait sur les principes de l'égalité des chances et de la promotion sociale.
(1) Marc-Olivier Padis, « Le malaise politique des classes moyennes », Esprit, mai 2004.

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