Pour beaucoup, ce grand pays musulman n'appartient pas au Vieux Continent. Mais là-bas, le peuple turc s'enflamme et se voit déjà européen. A l'image des gens d'Eskisehir, grande ville d'Anatolie.
C'est la foule des grands jours. A la veille de l'importante fête de la fin du ramadan, en ce début décembre, les rues d'Eskisehir sont gonflées de badauds. On s'y bouscule, épaule contre épaule, à la recherche de bonnes affaires et surtout de bonbons. Ceux que l'on offrira, comme le veut la tradition de cet « Halloween musulman », aux enfants qui feront la tournée des voisins pour récolter des sucreries et des piécettes. A l'éclat des vitrines des pâtisseries, répond l'assourdissante cacophonie des marchands de noisettes, des vendeurs ambulants de gaufres, le plateau posé sur la tête, et des camelots proposant des barbes à papa, entortillées autour d'un bâton de deux mètres.
Sezai Yildirim a posé son étal de fortune dans l'une des rues du marché central, devant l'échoppe du coiffeur. Comme tous les autres, installé sur le trottoir, il attend le client et travaille au noir. Son commerce à lui, c'est les téléphones portables et une poignée de cédéroms. Il vit - ou survit - de cette petite activité depuis qu'il a perdu son travail de chauffeur de camion, il y a deux ans. Un trafic qui lui rapporte environ 200 millions de livres (150 euros) par mois. Après ces confidences, Sezai, 35 ans, se ressaisit. « Je ne devrais pas vous dire cela, je vais salir l'image de la Turquie en Europe ! » Cet élan, aussi sincère que naïf, reflète en tout cas l'étonnante europhilie ambiante. A Eskisehir, à 320 kilomètres et cinq heures de train au sud d'Istanbul, comme dans le reste de la Turquie, l'Europe est sur toutes les lèvres. Pas une conversation, pas un JT, pas un journal où il ne soit abondamment question de l'intégration de la Turquie à l'Europe. Ici, les critères de Copenhague (démocratie, économie de marché, respect des minorités, etc.) édictés pour les pays candidats, sont entrés dans la conversation courante. Et le pays tout entier, des gouvernants aux commerçants des bazars, ne voit son salut que dans l'Union européenne. « Quand nous serons dans l'Europe, anticipe déjà Sezai, nous aurons plus de loisirs, un meilleur niveau culturel et notre économie ira mieux. Si la Turquie est bien gérée, ça peut être l'Amérique, ici ! »
En attendant, c'est plutôt à l'Espagne d'il y a une vingtaine d'années que fait penser Eskisehir, une ville moyenne de 500 000 habitants à mi-chemin entre Istanbul et Ankara. Elle est à l'image du reste de la Turquie, où plus de 40 % de la population vit dans des villes de plus de 100 000 habitants. Comme la population du pays (passée de 35 millions à 66 millions entre 1970 et 2000), celle d'Eskisehir a connu une croissance vertigineuse (elle a plus que doublé ces vingt dernières années). La ville a poussé comme un champignon, et ça se voit. Ici, les vestiges du passé sont quasi inexistants. Les bâtiments en briques rouges et les façades en ciment des immeubles témoignent d'une modernisation hâtive, fonctionnelle mais sans charme. Le tout-à-l'égout remonte au début des années 80, de même que le goudronnage des rues. Le chauffage au gaz, pour remplacer les vieux poêles, a été introduit dans la ville en 1994. Le maire, Yilmaz Büyükersen, très impressionné par ses passages au Parlement européen, rêve de faire de sa ville le « Strasbourg de la Turquie ». D'Alsace, il a ramené deux projets qui sont en train de métamorphoser le centre-ville ; la construction d'un tramway et l'aménagement des berges du fleuve. Et il n'a pas hésité une seconde, en 1999, pour choisir son slogan de campagne : « Eskisehir, ville européenne ! »
Ali aussi rêve d'Europe. En cette période de bayram (fête), il s'active sans relâche derrière le comptoir garni de loukoums de la confiserie Polat. « En ce moment, on finit à 1 heure du matin et on recommence à 7 heures. » Tout ça pour 180 millions de livres (120 euros) par mois. Il vient du sud du pays, de Konya, mais veut aller encore plus loin. « C'est très difficile de gagner sa vie si on est honnête. Moi, je veux rejoindre mon frère en Belgique. »
C'est aussi la lassitude face à la légendaire absence d'honnêteté de la classe politique turque (la corruption représente environ 15 % de la valeur des contrats publics, selon la Banque mondiale), ainsi que l'impact de la crise de l'an dernier, la pire qu'ait connue le pays (la livre a été dévaluée de 50 % et le PIB a reculé de 9,4 % - voir ci-contre) qui ont provoqué la victoire sans appel, aux législatives du 3 novembre, du Parti de la justice et du développement (AKP), issu de la mouvance islamiste. Même à Eskisehir, ville industrielle traditionnellement de gauche, l'AKP est arrivé en tête des suffrages (avec 29,5 %) et a raflé trois des six sièges de député locaux.

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