Il fanfaronne comme jamais. Il fourmille de projets comme toujours.
A 65 ans, Jean-Luc Lagardère n'a pas perdu une once du culot qui agace tant ses pairs. En 1992, son groupe, éreinté par l'aventure de La 5, était entre les mains des banques. Un an plus tard, Matra-Hachette revendique un rôle de premier plan dans le futur noyau dur de Renault privatisé. Effet de surprise garanti. Et calculé. Le Tout-Paris de la finance crie au bluff. Le gouvernement laisse percer son agacement. Prétentions extravagantes , entend-on du côté du ministère de l'Industrie. Dans son bureau de la rue de Presbourg, Lagardère se régale dans le rôle de l'ex-moribond redevenu Superman. Et s'amuse de ce bon tour joué à un establishment toujours aussi pincé à son endroit. Il lui fallait ce coup de pub pour rappeler que son groupe était toujours un acteur majeur de l'industrie française. Il s'agit maintenant de le démontrer.
Le calendrier est nourri. La fusion entre Lagardère Groupe et Matra-Hachette, probablement sous forme d'offre publique d'échange, sera effectuée dans les tout prochains jours. La rumeur parle ensuite d'une augmentation de capital de 3 à 4 milliards de francs, au plus tard au printemps. Le groupe ne dément pas. A cette occasion, de nouveaux actionnaires pourraient entrer dans le capital.
On évoque notamment les Taiwanais, à qui Matra a vendu le VAL et ses missiles Mica. Le 1er janvier prochain, devrait être inaugurée la société commune Matra-Défense-British Aerospace dans le domaine des missiles tactiques. Ce prélude à un pôle européen occupera le troisième rang mondial derrière les américains Hughes-General Dynamics et Raytheon. Des négociations viennent enfin de démarrer au plus haut niveau avec Apple pour développer l'activité multimédia, l'un des axes prioritaires tracés par Jean-Luc . Ensuite, sans doute au premier semestre 1995, viendra le dossier Renault. Ouf !
Cette débauche de projets donne le tournis aux banquiers. Depuis le naufrage de La 5 et l'ardoise de 3,5 milliards de francs qu'il a fallu régler, les fulgurances de Lagardère sentent un peu le soufre.
Mais, à la BNP comme au Crédit lyonnais ou à Paribas, tous actionnaires de la holding Lagardère Groupe, on joue le jeu. Nous sommes loin de l'atmosphère de mise en curatelle qui entourait, l'an dernier, la création d'un conseil de surveillance composé des principaux partenaires industriels du groupe et de ses sauveteurs financiers.
Le pouvoir est toujours entre les seules mains du patron historique Il est faux de dire que nos banquiers nous contrôlent, explique Jean-Louis Gergorin, responsable de la coordination stratégique de Matra-Hachette. Il est vrai, en revanche, que nous discutons avec eux et qu'ils sont au courant de nos projets dans la mesure où il n'y a pas de conflit d'intérêt. Notre société est entrée dans un concept à l'allemande, où les liens du management et des partenaires financiers sont étroits. Manière élégante de souligner que le pouvoir est toujours entre les seules mains du patron historique. Aux puristes qui s'étonnent de le voir encore aux commandes avec seulement 12,7 %
du capital (mais 19,94 % des droits de vote) de la holding de tête Lagardère Groupe, elle-même actionnaire à 37,6 % (mais avec 50,4 %
des droits de vote) de Matra-Hachette, Jean-Luc Lagardère assène une réponse imparable : le statut choisi pour la holding, la commandite par actions, implique qu'il est responsable sur ses biens propres des dettes impayées du groupe.
Requinqué après toutes les attaques dont il a été l'objet, Jean-Luc Lagardère fait aujourd'hui bon marché des appuis politiques dont il a su user pour sauver son pouvoir. En France, on ne laisse pas couler un groupe dont l'influence dans le commerce mondial des armes le dispute à celle qu'il tire de ses journaux ou de sa radio (Europe 1).
Dernier épisode, il y a un an, les coups de téléphone à répétition adressés par Jacques Chirac à Pierre Dauzier, le patron d'Havas, qui avait donné mandat à Indosuez de racheter par paquets les actions Hachette afin d'être en position de force pour exiger un audit du groupe. Avec le renfort du président du RPR, et l'appui de Jérôme Monod et de Jean-Marc Vernes, membres du conseil d'administration d'Havas et proches du parti gaulliste, cette offensive dirigée contre Matra-Hachette et son management a pu être tuée dans l'oeuf.
D'aucuns seront surpris de voir la bande à Lagardère , celle-là même qui avait adhéré sans broncher à l'aventure de La 5, siéger aujourd'hui dans sa quasi-intégralité au comité exécutif du groupe.

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