La vérité sur l'hôpital

Sabine Syfuss-Arnaud , Emmanuel Lechypre -  01/03/2004  - L'Expansion 
 

Les personnels sont à bout. Pourtant, l'hôpital n'a jamais coûté si cher. Enquête et chiffres inédits pour expliquer ce paradoxe.

Est-ce une nouvelle pathologie ? Les Français aiment tellement l'hôpital qu'ils passent leurs soirées à le regarder à la télévision ! Ils ont plébiscité « Urgences », sur France 2, et ont fait ces dernières semaines un triomphe à « Ma vie aux urgences », une toute nouvelle série documentaire diffusée sur M6. Tournée en décor naturel - l'hôpital Michallon de Grenoble -, avec de vrais patients et des images de la vie quotidienne du service des urgences montées comme une fiction à suspense sur fond de musique dramatique... On connaissait la cote d'amour des médecins et des infirmières (tout en haut de l'affiche, juste derrière les pompiers), on mesure désormais celle de l'hôpital public. Une écrasante majorité de Français lui accordent leur confiance : 78 %, selon notre sondage exclusif CSA ! Voilà qui devait être dit avec force.

Trop de nouvelles alarmistes avaient jeté le doute ces derniers mois : la catastrophe de la canicule, la médiatisation fulgurante des maladies nosocomiales ou encore la dérive procédurière qui pousse de plus en plus de patients à porter plainte contre leur médecin.

Est-ce tout à fait un hasard ? Cet attachement viscéral des Français à l'hôpital public est proclamé au moment même où notre système de santé tremble sur ses bases et se fissure. D'un côté, la plainte des personnels : il suffit de tendre l'oreille et d'écouter quelques voix parmi les 55 000 médecins ou les 750 000 agents qui font tourner, bon an mal an, plus d'un millier d'hôpitaux publics pour mesurer l'ampleur du malaise, du désenchantement même, qui règne dans les couloirs et les salles de soins. Des infirmières, des aides-soignantes, des sages-femmes clament partout leur épuisement et leur lassitude de vivre au rythme de plannings chaotiques dans des services en sous- effectifs. Des mandarins parisiens, des professeurs de médecine de renom - fait rarissime -, ont été 244 à prendre la plume pour dire solennellement leur inquiétude devant la dégradation des conditions de travail dans leurs services. Enfin, beaucoup seront en grève et dans la rue à l'appel des syndicats, le 11 mars, après une première journée de colère le 22 janvier.

De l'autre côté monte une autre plainte qui vire à la panique : celle des responsables politiques chargés du dossier le plus explosif du moment. Ils désespèrent devant les difficultés de toute nature - politiques, financières, humaines, managériales - qui s'opposent à l'endiguement de la quasi-faillite du système de santé. Ils assistent à l'irrésistible montée des dépenses de l'hôpital (près de 40 milliards d'euros en 2003), sans qu'aucune politique de maîtrise des coûts ne soit entrée en vigueur. Et notre sondage ne va pas les apaiser, tant les Français paraissent peu enclins à soutenir des mesures de rigueur : ils sont une nette majorité (55 %) à refuser la fermeture, dans certains établissements, des services en sous-activité ! Ils sont plus nombreux encore à considérer que l'hôpital public doit être géré « en dehors de toute contrainte financière ».

En fait, la situation de l'hôpital public n'a jamais paru si paradoxale : plus il y a d'argent injecté dans le système, moins le patient, le contribuable ou même le ministre de la Santé savent vraiment où il passe. Plus que jamais, l'opacité gouverne l'économie de la santé et particulièrement celle de l'hôpital. Où va l'argent ? C'est d'abord à cette question que L'Expansion a tenté de répondre. Et il a fallu plus d'un mois d'enquête pour convaincre des administrations, des directeurs d'établissement et des fédérations d'accepter de nous livrer quelques chiffres. Même si certains s'y sont refusés, la plupart des 150 plus grands hôpitaux de France ont finalement joué le jeu. C'est une première.

La lecture de ces tableaux permet d'abord de lever le voile sur des inégalités longtemps masquées, ou du moins jamais chiffrées : entre régions, bien sûr, mais plus précisément entre établissements, en matière de personnels, d'équipements, de charge de travail, et donc de moyens accordés. On mesure combien la gestion des hommes et de l'argent de l'hôpital engendre des gaspillages massifs et des inégalités criantes. Depuis vingt ans, chaque établissement reçoit un « budget global », une sorte d'enveloppe automatiquement reconduite, quelle que soit l'activité réelle des services. Les meilleurs sont ainsi pénalisés, et les plus mauvais échappent à toute sanction.

Ces chiffres révèlent une autre pratique singulière : légalement, les établissements hospitaliers sont tenus de ne pas présenter des comptes en déficit. Certains reportent donc leur ardoise de fin d'année sur l'année suivante. Fournisseurs ou impôts sont payés en différé. C'est ce que les comptables publics nomment pudiquement les « reports de charges », une sorte de dette à plus ou moins court terme. Beaucoup d'établissements sont en réalité déficitaires. Une note du ministère des Finances précise que « les reports de charges de 2002 sur 2003 sont en augmentation sensible (+ 25 %) et devraient atteindre 450 millions d'euros pour l'ensemble du secteur public hospitalier ». Cette dégradation donne la mesure de la dérive financière des hôpitaux.

 
 
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