Signe des temps, les équipes de Gardini et Associés troquent les façades classiques de la place Vendôme pour les rigueurs hausmanniennes de la rue de Monceau. Ainsi en a décidé leur président, Jean-Marc Vernes. Une nouvelle page se tourne pour les derniers fidèles de Raul Gardini, qui vont rejoindre le siège de la Société centrale d'investissements (SCI), leur actionnaire indirect et l'un des fiefs du banquier français.
Cet abandon de l'adresse prestigieuse et des locaux somptueux qu'avait choisis le condottiere italien pour son retour aux affaires, alors qu'il croyait encore en son étoile après son divorce avec le clan Ferruzzi, sonne l'heure du repli. Fini le rêve d'un nouvel empire agro-alimentaire dont les premières fondations furent Cacao Barry et Vital-Sogéviandes, ex-filiales de Sucres et Denrées. Fort des 2 milliards de francs récupérés lors de son éviction de la société familiale, Raul Gardini avait laissé entrevoir des ambitions en Europe mais également en Amérique du Sud. Ne possédait-il pas au Brésil des intérêts dans la fabrication du béton et le négoce du bois qui pouvaient utilement fournir les bases d'un développement sur ce continent ? Mais, aujourd'hui, tout donne à penser que Jean-Marc Vernes a pris la décision de vendre une partie des activités de la SCI et de se recentrer. Sur quoi ? Sans doute sur Havas, dont le ca- pital est en plein remodelage.
Il est vrai que la SCI a affiché une perte de 175 millions de francs au premier semestre. Les activités immobilières et l'industrie de la viande en sont les principales causes. Plus grave : il y a 3 milliards de dettes dans les comptes de Jean-Marc Ver-nes. Et des provisions de 60 millions de francs. De quoi précipiter la chute du cours, amorcée depuis quelques mois. Le titre SCI est ainsi tombé en deux ans de 3 200 à 2 300 francs.
L'ex-compagnon de route de Raul Gardini a saisi cette occasion pour reprendre les rênes de la société. Il lui fallait tout d'abord convaincre la veuve de Raul de céder un peu de terrain. C'est en partie chose faite. Rien n'est signé, mais Mme Gardini vendra vraisemblablement une partie de ses actions. Ni le montant ni la date de cette opération ne sont encore fixés , admet le banquier.
Qui sont les acheteurs ? Les Belges de Bruxelles-Lambert et des Canadiens (la famille Desmarais), associés au sein de Parfinance, mais aussi Jean-Marc Vernes lui-même ainsi que le Groupe Dassault, déjà introduits dans la place. Au total, 10 % des actions auraient changé de mains. Et le retrait de la famille Gardini serait loin d'être terminé. Les héritiers de l'homme d'affaires italien ne font pas une bonne opération financière, mais l'opportunité était belle pour les acquéreurs. La Bourse a donc servi les projets de Jean-Marc Vernes. Propriétaire jus-qu'à ces derniers jours de 15 % des titres, il se trouvait dans une situation inconfortable alors qu'il avait décidé d'opérer un virage stratégique.
La reconquête voulue par Raul Gardini a tourné au cauchemar, on s'en souvient, lorsque la justice italienne, engagée dans l'opération Mani pulite, entreprit d'enquêter sur les conditions du rachat par Montedison des activités chimiques de l'ENI, un conglomérat d'Etat.
Pour constituer le pôle Enimont, le flamboyant gendre de Serafino Ferruzzi aurait versé quelque 600 millions de francs de pots-de-vin au personnel politique de la péninsule ! Cerné de toutes parts, soupçonné de plusieurs abus de biens sociaux au coeur même de son empire, Raul Gardini choisit de se donner la mort, le 23 juillet 1993. Les tout-puissants juges italiens s'apprêtaient en effet à le conduire dans les prisons milanaises, où il aurait rejoint le gotha des affaires. Du coup, sa veuve, Irina, et son fils, Yvan, se sont retrouvés à la tête d'un fabuleux trésor de guerre.
A défaut de parvenir aux commandes de Ferruzzi-Montedison, comme l'espérait son père, Yvan Gardini, désormais à la tête de la holding patrimoniale de sa famille, aurait pu jouer un rôle opérationnel dans l'empire industriel constitué en France. Il n'en sera rien.
Jean-Marc Vernes, revenu à la barre, veut visiblement être seul à piloter le navire, avec des idées bien précises. Il est encore prématuré de parler d'un recentrage , minimise l'homme d'affaires.
Pourtant, ce n'est pas ce qu'indiquent les opérations menées depuis le printemps dernier. Première étape : au mois d'août, la société italienne Garma quitte le portefeuille de la famille Gardini pour rejoindre le giron de la SCI. Un transfert financier dont on ne tardera pas à saisir les sous-entendus industriels. Au début du mois de novembre, cette entreprise, détentrice de positions clés sur les marchés italiens du café (Hag), des surgelés (Argel) et de l'eau minérale, passe sous le contrôle de la famille Mentasti, qui détient déjà San Pellegrino. Baptisé San Pellegrino-Garma, le nouveau groupe pèse près de 4 milliards de francs de chiffre d'affaires et devient réellement leader dans ces trois domaines alimentaires. La SCI, toujours au capital mais mi- noritaire, n'en est plus l'opérateur industriel. Le deuxième délestage concerne la vente des 10 % du capital de l'Office des annonces de l'annuaire (ODA), filiale commune d'Havas et de France Télécom.


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