idée reçue

« La productivité nuit à l'emploi »

Franck Dedieu -  01/06/2005  - L'Expansion 
 

En fait, à long terme, les gains d'efficacité et l'embauche peuvent parfaitement aller de pair.

Produire plus avec moins. » Tout entrepreneur ferait sien un tel mot d'ordre. Mais sa mise en oeuvre serait défavorable à l'emploi : pour créer plus de richesse, il suffirait d'augmenter la productivité des forces en présence - par une meilleure utilisation des ressources et des nouvelles technologies - sans embaucher, voire en remplaçant des hommes par des machines.

Sous le terme de jobless recovery, les Etats-Unis viennent d'ailleurs de vivre une courte phase de croissance économique sans création massive d'emplois. Dans une moindre mesure, la France sort de 2004 avec un PIB en hausse de 2,5 % et un taux de chômage au-dessus de 10 %. Dans les deux cas, la rareté des embauches s'est accompagnée de gains de productivité importants. Attention toutefois aux conclusions hâtives : les machines et les salariés les plus productifs ne jouent pas forcément contre l'emploi.

Sur le long terme, la hausse de la productivité doit susciter des embauches selon un schéma assez simple : elle autorise les entreprises à baisser leurs prix de vente ou à donner un coup de pouce aux salaires. Cette diffusion du pouvoir d'achat finit par soutenir la demande et par créer de l'emploi, surtout dans le secteur des services. C'est l'« effet de déversement » cher à l'économiste Jean Fourastié. Pour l'heure, la France ne parvient pas à enclencher ce fameux cercle vertueux. Les gains de productivité ont été « convertis » en réduction du temps de travail et non en augmentation de salaires. En revanche, aux Etats-Unis, entre 1982 et 2003, l'emploi a fait bon ménage avec la productivité. Elle y a crû de 1,7 % par an - contre 1,2 % en France - pendant que la job machine tournait à plein régime. Selon une étude de CDC Ixis, entre 1995 et 2000, les entreprises américaines les plus productives ont créé 6 % d'emplois par an, et les plus à la traîne ont perdu 1,6 % de leurs effectifs à chaque exercice.

En fait, les projets américains les plus innovants drainent l'épargne, l'emploi et l'investissement. Une sorte de darwinisme économique fait son oeuvre : l'argent se déverse sur les plus robustes, créateurs d'emplois, pas sur les plus faibles, voués à disparaître. Dans l'Union européenne, un système de subventions maintient sous perfusion des secteurs fragiles au mépris du développement des plus dynamiques. Pour Patrick Artus, auteur de l'étude, « l'augmentation de la croissance potentielle de la zone euro passe par une amélioration de la capacité à allouer efficacement les ressources, ce qui impose une plus grande rotation sur le marché du travail et une moindre protection des situations acquises sur les marchés des biens et services ».

En tout cas, dans les pays vieillissants et en voie de désindustrialisation, embauche et productivité doivent aller de pair sous peine de les condamner à une interminable période de croissance molle. Un peu à la manière des Etats-Unis, la plupart des économistes ébauchent un genre d'écosystème plus ou moins libéral : les emplois hautement qualifiés et très productifs dégageraient assez de richesse pour financer des emplois de proximité peu rémunérés. Selon l'économiste Michèle Debonneuil, conseillère du ministre des Affaires sociales Jean-Louis Borloo, il suffirait à chaque famille de dépenser 30 euros par semaine en services à la personne pour créer 2 millions d'emplois. Encourageant pour lutter contre le chômage de masse.

La situation américaine récente le prouve : ce sont les entreprises les plus productives qui créent le plus d'emplois.
 
 
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