La grande peur des patrons basques

 

Pour faire des affaires au Pays basque espagnol, il faut payer l'ETA ou risquer la mort. Reportage choc dans une économie prise en otage.

La peur rôde partout. Elle se lit sur les murs des villes, zébrés de slogans haineux. Elle se devine dans les regards fuyants. Elle s'entend dans le récit des vies brisées par la folie terroriste.

Cette peur s'est banalisée au point que personne ne prête plus attention à ces ombres fuyantes, les gardes du corps, qui font désormais partie du quotidien. Comme la baie de Saint-Sébastien ou le flamboyant musée Guggenheim de Bilbao, les escortes appartiennent au décor du Pays basque espagnol.

On a du mal à imaginer que, dans un pays membre de l'Union européenne, tous les grands patrons, tous les membres de l'opposition d'une région sont obligés de se déplacer, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, encadrés par des gorilles ! C'est pourtant la tragique réalité du Pays basque espagnol, où la menace funeste de l'ETA a fini par gangrener tous les esprits.

« Quand nous organisons une réunion, il y a plus de gardes du corps dans la rue que de participants autour de la table », déplore Enrique Portocarrero, le directeur du Cercle des entrepreneurs à Bilbao. C'est encore la peur qui pousse ce lobby regroupant les PDG des plus grosses compagnies basques à se calfeutrer. Aucune indication dans le hall de l'immeuble. Aucun nom sur la porte d'entrée. « Nous vivons dans la quasi-clandestinité », s'excuse Enrique Portocarrero en accueillant les visiteurs.

A quelques rues de là, c'est le même scénario. De l'extérieur, rien n'indique la présence des locaux du Parti populaire (PP), pourtant au pouvoir en Espagne depuis six ans. Au Pays basque, seules les formations nationalistes, aux commandes de la région depuis 1979, ont pignon sur rue. Les autres se terrent. Le siège du PP à Bilbao est un véritable bunker. Avant d'y accéder, il faut montrer patte blanche, franchir un portillon électronique et trois portes blindées. Combien de personnes ont des gardes du corps au Pays basque ? La question fait sourire amèrement Jaime Mayor Oreja, porte-parole du PP au Parlement basque de Vitoria et ancien ministre de l'Intérieur du gouvernement Aznar. « Un nombre monstrueux, lâche-t-il. En 1996, il n'y avait pratiquement pas de juges escortés. Aujourd'hui, ils le sont tous. » Comme tous les patrons qui ont les moyens de s'offrir une protection rapprochée. Comme tous les élus des partis injurieusement qualifiés d'« espagnols » : le PP et les socialistes. Leurs 32 députés au Parlement basque ainsi leurs 466 représentants locaux ont tous des gardes du corps ! Sans oublier les journalistes, enseignants, écrivains et avocats dont le seul tort est de s'opposer à la spirale de la terreur. « Il y a plus de gens qui ont des gardes du corps au Pays basque qu'en Tchétchénie ! » tranche un commandant des services antiterroristes.

La peur, déjà si prégnante, est encore montée d'un cran en septembre. Après 832 morts et des années d'intimidation de l'ETA et de ses alliés, le gouvernement de Madrid et le juge Baltasar Garzon ont enfin décidé de frapper fort (voir l'encadré page 80). Il faut donc s'attendre au pire. D'après le ministère basque de l'Intérieur, l'ETA a donné ordre à ses commandos de passer à une offensive générale.

Les PME et PMI dans la ligne de mire

Dans ce climat de peur généralisée, les patrons sont en première ligne. 46 chefs d'entreprise, dont 42 au Pays basque, ont déjà été assassinés par l'ETA depuis 1976. Des milliers d'autres sont soumis au chantage, au racket et aux enlèvements depuis des années. Les deux seuls patrons à avoir récemment eu le courage de dénoncer le chantage de l'« impôt révolutionnaire » ont connu le même sort : assassinés.

Le 8 août 2000, une bombe a explosé sous la voiture de José Maria Korta, 52 ans, le président de l'Adegi, une association regroupant les entreprises de la province de Guipuzcoa. Un meurtre qui a provoqué un énorme choc au Pays basque, tant ce patron était connu et apprécié pour son engagement local. Comme tant d'autres chefs d'entreprises basques, il était proche des milieux nationalistes modérés. Il avait même participé à la création d'une ikastola, une école basque, fréquentée par ses trois enfants.

Quelques années auparavant, le 26 juillet 1996, l'ETA a froidement abattu Isidro Usabiaga, lui aussi âgé de 52 ans. Dirigeant d'une entreprise du bâtiment dans la petite ville d'Ordizia, il a osé braver la loi du silence. Grâce à sa coopération, la police a pu arrêter les racketteurs de l'ETA en flagrant délit. Cette arrestation a aussi conduit à la seule condamnation, à ce jour, pour extorsion de l'impôt révolutionnaire. Trois dirigeants de la bande armée ont été condamnés chacun à trente-quatre ans de prison en octobre 2001. Un modeste prix à payer pour plus de trente ans de pillage.

 
 
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