Espionnage économique

La France pillée

 

Vol de données, piratage informatique, contrefaçon... Une entreprise française sur quatre est ou a été victime d'actes malveillants de concurrents sans scrupule.

Explosif ! Imaginez une simple clef USB sur laquelle sont consignées les données relatives à un contrat de maintenance de trois frégates vendues par la Direction des constructions navales (DCN) à l'Arabie saoudite : calendriers d'exécution des travaux, tableaux de financement... Un dossier baptisé Chat noir fournit même un relevé très détaillé des défauts de fonctionnement des radars fabriqués par... Thales. Cette véritable bombe provient d'Armaris, une filiale commune de Thales et de la DCN. Deux acteurs majeurs de la défense nationale.

Cette clef, nous ne l'avons pas dérobée dans un bureau d'études de cette société. Nous l'avons trouvée par terre, boulevard Suchet, dans le XVIe arrondissement de Paris. L'anecdote devrait mettre un peu d'animation lors des débats du prochain forum sur l'intelligence économique, organisé le 8 novembre entre autres par... Armaris. Elle donnera aussi

du grain à moudre aux experts qui, comme Alain Juillet, le haut responsable à l'intelligence économique auprès du Premier ministre, déplorent les failles de nos entreprises en matière de sécurité.

Selon des chiffres révélés à L'Expansion par les Renseignements généraux, une société sur quatre est ou a été touchée par l'espionnage industriel. « Du géant du CAC 40 à la PME jurassienne, personne n'est à l'abri », précise Hubert Losco, directeur de la division analyse et recherche aux RG. Selon cette enquête, menée sur les neuf premiers mois de 2006, les PME subissent trois quarts des attaques, et les secteurs les plus touchés sont l'automobile (9,5 % des cas) et l'aéronautique (7 %). Un fléau qui coûte chaque année au moins 6 milliards d'euros pour la seule contrefaçon.

Bien sûr, il y a les « jamesbonderies ». Comme ce visiteur indélicat aux semelles équipées d'autocollant double face afin de récupérer des copeaux d'un alliage ultraperformant. Ou ce commercial qui, lors d'une visite de laboratoire, profitait du moindre moment d'inattention de son hôte pour tremper sa cravate dans des bains chimiques innovants.

Mais le vrai sujet n'est pas là. Près de 80 % des renseignements obtenus sur des entreprises le sont de façon légale, en restant « dans le blanc » comme disent les spécialistes. Selon les RG, 30 % des attaques s'opèrent par exemple sur le terrain capitalistique, notamment par des tentatives de prise de contrôle ou de déstabilisation financière (exploiter des difficultés de trésorerie, asphyxier un fournisseur). Pas très éthique... mais légal ! Quant au « noir », comme le vol de matériel et le pillage de brevets, il arrive loin derrière. Pour une raison simple : « L'illégalité coûte cher, déclare Eric Denécé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement. Si l'on se fait prendre la main dans le sac, les dégâts en termes d'image sont irréparables. » Accusée d'avoir eu recours à des méthodes d'espionnage, notamment des écoutes téléphoniques, pour dénicher une taupe parmi les dirigeants de l'entreprise, Patricia Dunn, la présidente du conseil d'administration de Hewlett-Packard, a dû démissionner.

« A quoi bon prendre des risques ? Une incroyable quantité d'informations précieuses est publiée ou en libre accès lors de salons professionnels ou de colloques, et, bien entendu, sur Internet. Le tout est de savoir les trouver, les recouper et les analyser. L'intelligence économique est bien plus efficace que les "barbouzeries" en tout genre », martèle Alain Juillet, à la fois ex-officier de la DGSE et ancien cadre dirigeant de Pernod-Ricard, Suchard et Marks & Spencer.

Rares sont les chefs d'entreprise français qui ont compris l'enjeu. « Nos sociétés consacrent entre 0,2 et 0,3 % de leur chiffre d'affaires à l'intelligence économique, dix fois moins que leurs homologues japonaises et britanniques », assène Rémy Pautrat, ancien patron de la DST, aujourd'hui président de l'Institut d'études et de recherche pour la sécurité des entreprises (Ierse). « L'ignorance coûte plus cher que l'information », disait le président John Kennedy.

Une pensée à méditer. Surtout quand on voit l'activité débordante des Américains en la matière. Parmi leurs initiatives les plus remarquables, citons la création d'un dispositif de veille et d'influence, l'Advocacy Center. « Lancé lors de la présidence Clinton et logé au département du Commerce, cet organisme fait de l'intelligence économique au bénéfice des entreprises américaines désireuses de conquérir des marchés sur le sol européen », raconte Eric Delbecque, secrétaire général de l'Ierse. La méthode : des consulats américains envoient des émissaires, les american present posts (APP), visiter des sociétés innovantes qu'ils savent en mal de financement pour leur proposer un coup de pouce, voire une délocalisation sur le sol américain. Des offres alléchantes auraient été faites, par exemple, sur le pôle technologique de Rennes... « Aux Etats-Unis, le renseignement d'Etat et les entreprises privées collaborent sans complexes. Les patrons ont en tête leur intérêt financier, mais sont tous prêts à aider leur pays à en récolter les dividendes », résume Alain Juillet.

 
 
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