Troisième puissance forestière d'Europe, la France peine à valoriser une ressource encore largement sous-industrialisée.
Pour le promeneur non averti, le massif forestier qui domine Saint-Dié-des-Vosges n'est pas différent des autres. Des résineux à perte de vue, épicéas, sapins, sapins de Douglas... Mais un oeil plus attentif remarquera une certaine diversité. Ici la forêt semble bien entretenue, là elle paraît livrée à elle-même. De jeunes arbustes côtoient des arbres gigantesques qui, plus loin, bordent un espace coupé à blanc parsemé de souches. Le massif est en fait constitué d'une multitude de parcelles minuscules, détenues par autant de propriétaires. La plupart ne dépassent pas 30 ares, soit moins d'un tiers d'hectare ! Lors de la dernière campagne menée dans ce secteur, Alain Pierrat, technicien forestier de la coopérative Forêts et bois de l'Est, basée à Epinal, a dû travailler sur plus d'une vingtaine de parcelles dispersées appartenant à cinq personnes différentes pour récolter 1 300 mètres cubes de bois. « C'est parfois la croix et la bannière pour dénicher les propriétaires. Certains ne savent même pas qu'ils possèdent un petit bout de forêt », assure-t-il. Sur le bord de la route, les tas de billes - parfois de moins de 2 mètres cubes - sont à la mesure de ce travail de fourmi.
Cette forêt vosgienne n'est pas une exception. Les 11 millions d'hectares que couvre la forêt privée en France sont répartis entre environ 3,5 millions de propriétaires... dont un quart ne mettent jamais les pieds dans leurs bois, et dont la moitié seulement y effectuent des travaux d'entretien. Ce morcellement est un des handicaps majeurs pour la filière sylvicole française, incapable de faire jeu égal avec ses concurrentes européennes.
Après le pétrole, le bois représente le deuxième déficit commercial de la France. Celui-ci s'est creusé en 2005, pour atteindre 4,7 milliards d'euros. Si on exporte du bois brut, on importe en masse des produits finis et semi-finis. « C'est la structure d'une économie de pays sous-développé », assène Jean-Marie Barbier, directeur général de la Fédération nationale des syndicats de propriétaires forestiers sylviculteurs. Un comble, pour un pays qui dispose de la troisième forêt d'Europe, après la Suède et la Finlande. Qui plus est, celle-ci a l'avantage d'être très diversifiée (plus de 130 essences) et de continuer à se développer : depuis une décennie, la surface forestière augmente d'environ 40 000 hectares par an sur les terres agricoles. « On n'a pas du tout réussi la révolution que l'agriculture a menée dans les années 60, regrette Jean-Claude Monin, président délégué de la Fédération nationale des communes forestières de France. C'est préjudiciable, car le marché n'attend pas. »
Un matériau à nouveau très demandé
L'immobilisme est d'autant plus regrettable que la conjoncture est favorable. Suivant les essences et la catégorie de bois, les prix ont augmenté de 15 à 50 % en 2006. Les années noires d'après la grande tempête de décembre 1999 paraissent bien loin. Car le bois fait son come-back. « Les Français redécouvrent ce matériau réputé noble, convivial et renouvelable », explique Pierre-Olivier Drège, directeur général de l'Office national des forêts (ONF). Si elle ne représente que 4 % du marché, la maison en bois connaît des taux de croissance à deux chiffres. La demande de parquet explose. Sans compter que la hausse du prix du pétrole favorise le bois de chauffage. Les particuliers en sont des adeptes de plus en plus fidèles. Mais c'est surtout la multiplication des projets de chaufferies collectives qui tire le marché. L'ONF, qui gère un quart de la surface forestière française, a ainsi créé en mai 2006 ONF Energie, une filiale spécialisée dans la fourniture de gros volumes de plaquettes forestières, destinées à alimenter les chaudières.
Mais, jusqu'ici, la filière semble incapable de répondre à une demande industrielle. Face à une forêt morcelée et très variée, les scieurs français « ont fait avec ce qu'ils avaient », explique Yves Costrel, délégué général de la Fédération nationale du bois (FNB). Et ils font figure de Petit Poucet par rapport à leurs concurrents allemands ou nordiques, qui disposent d'immenses massifs de résineux, homogènes et d'un seul tenant. En France, le premier scieur n'entre pas dans le classement des vingt premiers européens, et, selon la FNB, 1 000 scieries seulement « tiennent la route », soit moins de la moitié du total. Peu développée, l'industrie dite « de deuxième transformation » (meubles et équipements), qui a subi la concurrence des pays de l'Est, est maintenant confrontée à celle de la Chine.

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