La deuxième révolution de Timisoara

Yves-Michel Riols, envoyé spécial en Roumanie -  01/09/2005  - L'Expansion 
 

Un pôle high-tech, 6 300 entreprises étrangères, 3 % de chômage... la ville à l'origine de la fronde anti-Ceausescu est devenue la vitrine économique roumaine.

C'est une petite rue ombragée, bordée de chênes. On pourrait facilement l'emprunter sans se douter de rien. En ce dimanche d'été, seul un groupe de Tsiganes lézarde sur le trottoir. Etonnante discrétion pour une rue qui a fait trembler l'Europe ! Il faut s'approcher pour remarquer sur les murs les traces de quelques graffitis vieillis, en hongrois : « Laszlo Varunk ! » (Laszlo, nous t'attendons !). C'est en effet ici, devant ce modeste temple protestant, que s'est allumée l'étincelle de la révolution roumaine. Bravant la peur et le froid, des centaines de personnes ont osé se regrouper, des bougies à la main, dans la soirée du 15 décembre 1989, pour s'opposer à l'expulsion de Laszlo Tokes, un pasteur réformé d'origine magyare. C'est dans cette rue anodine de Timisoara que s'est élevé un cri trop longtemps contenu et qui allait ensuite embraser le reste du pays : « Jos Ceausescu ! Jos Comunismul ! » (A bas Ceausescu ! A bas le communisme !).

Timisoara, la première ville libre de Roumanie, est aujourd'hui trop occupée pour se languir dans le souvenir de son passé héroïque. Car elle a fort à faire avec sa deuxième révolution, elle aussi menée tambour battant, mais cette fois-ci sur le terrain économique. Une fois de plus, cette ville de 350 000 habitants nichée dans l'ouest du pays, à deux pas de la Serbie et de la Hongrie, se distingue. Qu'on en juge : après avoir décroché la palme de première ville libérée du communisme, Timisoara a fait reculer une autre oppression en devenant l'une des premières cités roumaines libérées du chômage. Il n'atteint que 3 %, autrement dit c'est le plein-emploi. C'est deux fois moins que le niveau national officiel (6,5 %). Et, dans certaines localités du département, il y a même une pénurie de main-d'oeuvre, ce qui crée un véritable casse-tête pour les entreprises.

Le premier signe de cette révolution n'est pas forcément le plus plaisant : la ville est balayée par un vent de poussière qui colle à la peau. La conséquence, dit-on, des innombrables chantiers, visibles à chaque carrefour. Ils sont tellement nombreux que même l'affable maire, Gheorghe Ciuhandu, peine à les énumérer tous : rénovation des dix lignes de tramway, remplacement des canalisations d'eau et de gaz, modernisation du réseau téléphonique, construction d'une station d'épuration. Conséquence de cette vaste métamorphose : Timisoara est embouteillée du matin au soir.

Impossible de rater le paquebot de béton qui s'élève dans le nord de la ville. Même si des ouvriers s'affairent six jours sur sept, quinze heures par jour, on peine à imaginer qu'il sera fin prêt à la mi-septembre, période prévue pour l'ouverture du Iulius Mall. « Ce sera le plus grand centre commercial de Roumanie », s'enthousiasme Gheorghe Atudoroaie, qui pilote la construction de ce projet : 73 000 mètres carrés sur quatre étages, pour un investissement de 35 millions d'euros. « Il faudra toute une journée pour visiter le centre », affirme fièrement ce quinquagénaire à la peau cuivrée en égrenant l'interminable liste des distractions proposées : cinq salles de cinéma, une piscine, une patinoire, huit fast-foods, un casino et même une chapelle ! « Les gens d'ici n'auront plus besoin d'aller à Vienne ou à Budapest pour trouver ce qu'ils veulent », insiste Gheorghe Atudoroaie en contemplant sur son bureau le plan du site, à côté d'une tour Eiffel miniature et d'une icône de la Vierge Marie.

Timisoara décolle, cela ne fait aucun doute. Au point que la ville passe pour être la Suisse de la Roumanie : ronds-points fleuris, parcs bien entretenus, atmosphère paisible - il arrive même que les voitures s'arrêtent aux passages piétons ! Autant de bizarreries, quand on vient de Bucarest, dont le développement est nettement plus tapageur et anarchique. Mais c'est une Suisse toute relative, tant Timisoara, comme le reste du pays, revient de loin. En recouvrant la liberté, les Roumains ont aussi découvert l'effroyable facture du communisme de Ceausescu. L'héritage de l'« Etoile polaire pensante » s'est traduit par une décennie terrible, dans les années 90 : chômage de masse, hyperinflation (jusqu'à 300 % par an) et stagnation économique.

Depuis cinq ans, la tendance s'est totalement inversée et le pays tout entier est engagé dans un vaste rattrapage. A Timisoara, cela donne des rues qui ressemblent aujourd'hui à celles des villes de Hongrie et de Pologne au lendemain de la chute du communisme. On y décèle les mêmes symptômes des transitions débutantes : des façades d'immeubles fanées, des voitures rutilantes et des stations FM qui crachent partout à tue-tête une musique insipide.

 
 
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