La chute de la maison Camif

Gilles Tanguy -  01/12/2003  - L'Expansion 
 

Epuisée par ses pertes, gérée dans tous les sens, la désuète coopérative de vente à distance des profs se retrouve mariée de force aux 3 Suisses.

Les capitalistes au pays des soviets. Telle était la tonalité de ce jeudi 6 novembre. Ce jour-là, la Camif (Coopérative des adhérents de la mutuelle des instituteurs de France) et les 3 Suisses scellent une alliance contre-révolutionnaire sous les ors d'un salon parisien de l'avenue Hoche. D'un côté, la vénérable coopérative des Deux-Sèvres, n° 3 français de la vente à distance. Propriété de 1,2 million de sociétaires, elle est dirigée par dix-sept administrateurs, issus pour la plupart du monde enseignant. De l'autre, le géant nordiste, n° 2 du secteur, filiale du Groupe Mulliez (Auchan) et de l'allemand Otto (le n° 1 mondial). « C'est une rupture historique, constate, amer, Michel Vivier, le délégué central de Force ouvrière à la Camif. On avait toujours dit qu'on ne ferait pas appel à l'économie de marché. »

La coopérative n'a pas vraiment eu le choix. Grâce aux 3 Suisses, elle sauve un catalogue presque toujours dans le rouge, depuis vingt-deux ans. Empêtrée par des statuts d'un autre âge, incertaine dans ses orientations stratégiques, la Camif est aujourd'hui une vieille dame fatiguée, baroque et exsangue.

En plus de cinquante ans, elle a pourtant rendu service. A Chauray, près de Niort, sur une terre qui fleure bon le mutualisme (Maif, Macif et Maaf y ont vu le jour), le magasin historique du groupe est plutôt désert, en ce début novembre. Mais quel instit, sur la route des vacances, n'y a pas un jour effectué quelques emplettes avant d'aller à la plage ? Et, dans son catalogue, on a toujours trouvé ce qu'il fallait pour des lendemains qui chantent : un lit Dunlopillo, un bahut Héritage, une couette Jalla ou une veste Aigle. Et au meilleur prix. Au fil du temps, la coopérative tisse un véritable lien social avec ses membres, presque sentimental pour certains.

Des instits qui s'initient à la « mercatique »

Des années durant, fiabilité des produits, conseils objectifs et éthique citoyenne font les beaux jours de la Camif. Celle-ci en profite pour se diversifier tous azimuts (crédit à la consommation, alimentation), s'internationaliser et s'ouvrir à d'autres adhérents (militaires, fonctionnaires). Mais, au tournant des années 90, la machine se grippe. Son image vieillotte fait fondre une partie de sa clientèle. Fin 1997, Michel Grosjean est nommé directeur général pour redresser la barre. Ce professionnel de la distribution, passé par les Docks de France, vit un grand choc culturel dans l'ambiance savoureuse des conseils d'administration. « Ce sont sans doute d'excellents instits, mais ils ne connaissent rien à l'économie. Un jour, j'ai dû leur expliquer ce qu'était une promotion. Et quand je leur parlais de marketing, ils me répondaient "mercatique", au nom de la défense de la langue française. » Grosjean finit par imposer ses vues : des magasins grand public, des pages mode en plus de l'offre textile traditionnelle et, putsch parmi les putschs, des remises. Les ristournes donnent un coup de fouet aux ventes du pôle particuliers (60 % de l'activité du groupe) mais plombent le résultat, qui passe de - 7 à - 45 millions d'euros en deux ans. Les instits excluent Grosjean de l'établissement durant l'été 1999. « Il nous promettait de se refaire au second semestre », raconte Jean Gasol, cet inspecteur de l'Education nationale qui préside la Camif depuis 1998. Travaillant aujourd'hui dans un cabinet d'outplacement parisien, Michel Grosjean enrage. « C'était une stratégie de longue haleine qui devait, à terme, accroître la marge. »

Les grèves des profs n'ont rien arrangé

En septembre 2000, Philippe L'Hermitte récupère une société exsangue. Formé à La Redoute et à Quelle, il administre à la Camif des remèdes de cheval. Il réduit l'offre textile de 40 %, le nombre de catalogues envoyés d'un quart, stoppe l'expansion des magasins et supprime plus de 200 postes sur 2 700. Enfin, il baisse à 32 millions d'euros le montant des remises, passé de 20 à 48 millions sous Grosjean. En vain. Les pertes d'exploitation du pôle particuliers, divisées par deux en 2001, se maintiennent à 20 millions d'euros en 2002. Et l'exercice 2003 ne s'annonce guère meilleur, la faute notamment aux grèves de mai et juin, très suivies par les enseignants. Fin juillet, le déficit atteignait déjà 17 millions d'euros.

C'en est trop. Pour se renflouer, la coopérative appelle à la rescousse la Maif, cette grande soeur qui l'a créée. Avec la Casden-Banques populaires, celle-ci a déjà comblé les trous de la Camif, en lui rachetant depuis 2001 pour 24,5 millions d'euros de locaux. Pas question de remettre au pot à l'aveugle une fois de plus. La Maif envoie ses hommes expertiser les comptes du distributeur. Un cabinet d'audit international est également missionné. « Nous avons invité la Camif à rechercher un partenaire industriel », explique Roger Belot, le président de la Maif. Les Galeries Lafayette sont approchées, mais l'affaire se conclut avec les 3 Suisses, qui acceptent d'injecter 27 millions d'euros. Philippe L'Hermitte se refuse pourtant à parler de sauvetage. « J'aurais poursuivi mon plan même sans ce partenariat. » Mais c'est bien cette alliance qui permet d'obtenir le nouvel apport de 20 millions d'euros de la Maif et de la Casden. En s'associant, les deux groupes vont pouvoir s'échanger leurs fichiers de clients ainsi que leurs centres de distribution. Ce n'est qu'un début. 3 Suisses International reprendra bientôt les filiales de la Camif en Europe de l'Est et s'intéresse à son pôle collectivités. « Il ne s'agit en aucune manière d'une fusion », précise la coopérative.

 
 
Envoyer par mail
 

Envoyez cette page par email en renseignant les champs suivants

Votre adresse email n'est pas correcte

*Tous les champs sont obligatoires

Suivre le sujet
 

Pour être alerté lors de prochaines publications sur le même sujet, veuillez saisir votre email dans le champs ci-dessous :

Citer dans votre blog
 
Déjà membre : vous pouvez commenter l'actualité en direct
Vous n'êtes pas membre, laissez votre commentaire, avec votre pseudo et email. Il apparaîtra après modération.
 
  • High Tech - 17h50 - L'Expansion.com

    Les films plus vite en DVD ou en VoD après leur sortie en salle

    Présenté comme une contrepartie à la loi contre le piratage, les films seront disponibles en vidéo à la demande (Vod) et en DVD quatre mois après leur sortie en salles contre six à sept mois et demi au minimum jusqu'ici.

  • Entreprises - 9h25 - L'Expansion.com

    La Société Générale annonce un petit retour aux bénéfices

    La Société Générale a annoncé que son résultat pour le second trimestre « devrait être légèrement bénéficiaire » après une perte nette de 278 millions d'euros au premier trimestre. Mais la crise est toujours là.

  • Entreprises - 5/7/2009 - L'Expansion.com

    Robert Louis-Dreyfus, heureux en affaires, malheureux en football

    Le patron de l'OM est décédé ce samedi à l'âge de 63 ans. Portrait d'un milliardaire qui n'a jamais réussi à emmener son club au sommet. Il lui aura même fait perdre plus de 200 millions d'euros.

  • Silicon Valley - 3/7/2009 - L'Expansion.com

    Adwhirl menace la rente d'Apple sur les applications iPhone

    1 milliard de dollars. C'est ce que l'App Store pourrait rapporter à Apple cette année. Mais ce pactole pourrait diminuer si des start-up comme Adwirl parvenaient à rendre gratuites certaines applications phares en y insérant de la pub. Interview de Sam Yu, le co-fondateur d'Adwhirl.

  • Start-up - 3/7/2009 - L'Expansion.com

    Kwaga met un assistant intelligent dans votre boite mail

    Filtrer et classer les emails selon les utilisateurs, mais aussi repérer un rendez-vous ou une action à faire et vous alerter en cas d'urgence, c'est ce que propose Kwaga grâce à un traitement linguistique. Enfin la solution pour ne plus être débordé?

  • Entreprises - 3/7/2009 - L'Expansion.com

    "Les paradis fiscaux, c'est le dopage de l'économie mondiale"

    Deux Tours de France se croiseront cette année à Monaco, en Andorre et en Suisse. Moins connu que la compétition cycliste, le "Tour de France des paradis fiscaux" a pour objectif de sensibiliser l'opinion publique aux dérives de la finance. Les explications de Jean Merckaert, à l'origine de la manifestation avec un collectif d'ONG.









publicite
librairie en ligne
L'annuaire du pouvoir 2008
 
fermer
 
Inscrivez-vous
Pourquoi devenir membre ?

Devenir membre de la communauté LExpansion.com vous permet d’accéder à un ensemble de services :

  • Commenter les articles en direct
  • Participer aux débats « Pour/contre » et proposer de nouveaux sujets
  • Recevoir, si vous le souhaitez, les newsletters : actu éco, conjoncture hebdo, high-tech ou carrière/management

C’est entièrement gratuit !

 
newsletters et alertes
 
inscrivez vous aux flux rss
 

Avec ces lecteurs:

Ou copiez le lien rss :

connexion
 

Votre adresse email n'est pas correcte

Envoyer par mail
 

Envoyez cette page par email en renseignant les champs suivants

Votre adresse email n'est pas correcte

*Tous les champs sont obligatoires