En vedette à Cannes avec Wong Kar-wai à la tête du jury, le cinéma chinois s'ouvre aux producteurs occidentaux, fascinés par un box-office en plein boom et des studios dignes des majors hollywoodiennes.
Avenue Huaihai, dans le quartier de l'ancienne concession française de Shanghai, des ouvriers perchés sur un échafaudage s'affairent sur la façade défraîchie d'un cinéma. Réchappé de la spéculation immobilière, noyé entre les magasins de luxe et les fast-foods, le Cathay Theatre est l'un des derniers vestiges de l'âge d'or du cinéma chinois des années 30, que la ville s'attache à préserver. Un peu plus loin, dans la banlieue populeuse de la ville, les studios de Shanghai ont eux aussi survécu à la folie urbanistique. Leurs ruelles, que sillonne un vieux tramway poussif, sont intactes, tout comme les berlines noires, les publicités rétro et les cabarets musicaux. Intactes, mais désespérément vides.
Car à Hengdian, 400 kilomètres plus au sud, les studios mythiques ne sont déjà plus qu'un vieux souvenir. C'est ici que le plus grand plateau de tournage jamais conçu en Asie (23 kilomètres carrés) est sorti de terre. La Cité interdite, ses terrasses et ses toitures de tuiles jaunes y ont été reconstituées, ainsi que les palais des différentes dynasties. Les rues du Hongkong de l'époque victorienne jouxtent des temples taoïstes. C'est ici qu'a été tourné Wu Ji, la légende des cavaliers du vent, de Chen Kaige, ici que Zhang Yimou vient de déplacer 20 000 figurants pour réaliser The City of Golden Armors. Le cinéaste hongkongais John Woo, installé à Los Angeles, a annoncé qu'il viendrait y filmer avant la fin de l'année The Battle of Red Cliff, le plus gros budget de l'histoire du cinéma chinois. Attirés par une main-d'oeuvre peu coûteuse, les studios américains et européens se bousculent pour tourner dans ce nouvel eldorado que d'aucuns ont baptisé « Chinawood ».
Sur les berges du lac de l'Ouest, à Hangzhou, Jinhai Chen, le patron de la production du site de Hengdian, savoure son succès. « Nous avons déjà investi plus de 3 milliards de yuans [300 millions d'euros] dans ces nouveaux studios. Les rues du Shanghai des années 30 seront bientôt terminées et, demain, les 3 millions de touristes qui visitent nos installations chaque année pourront se promener dans les rues de Paris », promet-il, indifférent au spectacle offert par le crépuscule sur l'île de la Petite-Montagne-des-Immortels. Son conglomérat industriel, qui compte parmi les dix premières entreprises privées du pays, ambitionne de devenir le General Electric (l'actionnaire d'Universal Studios) chinois. Il projette même une introduction à la Bourse de New York ou de Hongkong.
Ces derniers mois, on ne parle plus que des superproductions made in China, des stars chinoises nommées aux Golden Globe Awards (comme Zhang Ziyi dans Mémoires d'une geisha), de Wong Kar-wai, réalisateur de In the Mood for Love et de 2046, le président du jury du prochain festival de Cannes, du coming-out d'une génération de cinéastes longtemps bannis par la censure. Le box-office local, qui affichait déjà les années précédentes un taux de progression annuelle de 25 %, a carrément doublé l'an dernier pour atteindre 205 millions d'euros.
De quoi éveiller l'appétit des tycoons américains. Sumner Redstone, patron de Viacom, propriétaire de la Paramount, et Rupert Murdoch, patron de News Corp. (20th Century Fox), se sont succédé ces derniers mois en Chine. Pour profiter des bas coûts de main-d'oeuvre, mais plus encore pour compenser la chute des recettes du cinéma sur le marché américain, les studios investissent à tout va dans les pays émergents, et la Chine n'est pas la moins bien placée. Disney s'apprête à sortir son premier film en chinois, avec des acteurs chinois (The Secret of the Magic Gourd). Warner sort cet été en salles sa première coproduction avec le Groupe Hengdian et China Film Group, The Black Velvet. Installé à Hongkong depuis 1998, Sony a déjà produit treize films, dont cinq en coproduction. Barbara Robinson, la patronne de Sony Pictures Entertainment en Chine, s'en félicite : « Depuis 2001, quatre films chinois ont dépassé les 80 millions d'euros de recettes en salles. On ne peut dire la même chose d'aucun autre pays, à part les Etats-Unis. » Signe des temps, Variety, la bible du cinéma à Hollywood, a lancé en 2004 une édition bimensuelle en mandarin.
Ce vent nouveau qui souffle sur la scène cinématographique chinoise ne doit rien au hasard. Depuis que la culture n'est plus censée servir exclusivement la politique du parti, le gouvernement a livré le cinéma à l'économie de marché. Pour les cinéastes chinois, qu'un système de financement public a soutenus pendant des décennies, le défi est immense. Ils doivent trouver leur place entre les superproductions de kung-fu et les blockbusters américains. Au centre culturel français de Pékin, Alex Jia, le producteur de Little Red Flowers, le nouveau film de Zhang Yuan, primé lors du dernier festival de Berlin et prochainement projeté en France, en convient : « Nous n'avons plus le choix. Nous devons apprendre à faire des films commerciaux. » A Los Angeles, Terence Chang, le producteur de John Woo, s'interroge : « Beaucoup de cinéastes ont essayé de reproduire le succès de Tigre et dragon. Cela a donné Hero,Le Secret des poignards volants, Wu Ji, et bientôt The Banquet. Mais n'y a-t-il pas un autre style de film commercial à trouver ? »

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