L'Opep sur un baril de poudre

 

A l'heure où la planète a plus que jamais besoin d'une Opep capable de stabiliser le marché du pétrole, l'organisation multiplie les signes de faiblesse : infrastructures défaillantes, attaques islamistes, chaos irakien. Enquête dans les coulisses d'une puissance déstabilisée.

En traversant le pont Marie qui enjambe le Danube, on se dit que ce doit être là. Un immeuble moderne, d'une dizaine d'étages, recouvert d'une paroi de verre fumé. Il faut bien ça pour l'Opep, l'une des organisations les plus puissantes de la planète. Mais non, il faut pousser un peu plus loin car là, c'est chez IBM. En tournant la tête, on a du mal à y croire. Niché dans un renfoncement, au 93 Obere Donaustrasse, se trouve un blockhaus en ciment gris. Un bâtiment carré de trois étages, aussi anodin que vilain. On dirait la mairie d'une lointaine banlieue communiste ! Pourtant, le sigle de l'Opep, en grosses lettres bleues, est bien accroché sur la façade.

Plutôt décevant pour un cartel qui s'est assuré quelque 255 milliards de dollars de revenus en 2003. On imaginait un décor à l'image du mythe. Celui d'une organisation qui a fait trembler le monde dans les années 70, décrétant un embargo pétrolier et une guerre des prix qui mirent à genoux les grandes économies du monde. Mais trente ans plus tard, l'Organisation des pays exportateurs de pétrole feint la discrétion, presque la modestie. Elle n'a pourtant rien perdu de son rôle stratégique. En assurant près de 40 % de la production mondiale, les onze membres de l'Opep tiennent toujours entre leurs mains le carburant de la croissance. Surtout, ils disposent des deux tiers des réserves prouvées de brut, dans un monde qui ne sait toujours pas se passer de pétrole. Mais l'heure n'est plus aux communiqués triomphants ou aux discours martiaux d'une organisation frondeuse qui s'est parfois prise pour le porte-drapeau du « Sud » face aux riches pays du « Nord ». Trois ans après le 11 septembre 2001, tout a changé : ce n'est plus la toute-puissance radicale de l'Opep qui affole l'Occident mais son extrême fragilité.

L'Opep vit sur un volcan que nul ne semble pouvoir maîtriser. La machine pétrolière connaît une dangereuse surchauffe. Jamais autant sollicitée depuis seize ans, l'Opep peine à répondre à une demande mondiale colossale, dopée par le miracle économique chinois et la croissance américaine. La production réelle du cartel (28,9 millions de barils/jour - mbj) dépasse déjà allègrement son quota officiel de 26 mbj. La moindre rupture dans l'approvisionnement peut faire flamber plus encore les prix. « Un pipeline qui saute en Irak, c'est 1,5 mbj en moins. Et personne ne peut fournir ce genre de volume au pied levé ! » s'inquiète Sadek Boussena, un ancien président de l'Opep. L'Opep n'a aucune marge de manoeuvre : sa capacité de production excédentaire est bridée à force d'avoir repoussé, ces dernières années, les lourds investissements nécessaires, notamment en Arabie saoudite, premier producteur mondial.

Mais il y a plus préoccupant encore. De Bagdad à Riyad, l'activisme d'Al-Qaida sape chaque jour davantage le pouvoir des régimes en place. Non seulement les oléoducs sont des cibles privilégiées des terroristes en Irak. Mais l'insécurité a gagné l'Arabie saoudite, en proie depuis plusieurs mois à des attaques quasi quotidiennes des partisans de Ben Laden. Et il n'y a pas que les pays arabes de l'Opep qui soient ébranlés. Le climat de révolte qui sévit au Venezuela et les tensions ethniques qui minent le Nigeria déstabilisent la production de ces pays et la rendent chaque jour plus aléatoire. Quant à l'Indonésie, incapable de remplir ses quotas, elle est devenue un importateur de pétrole depuis février 2004 !

« Cette accélération de la demande arrive précisément au moment où les quatre ou cinq grands pays producteurs de l'Opep sont tous gravement menacés de déstabilisation, relève Nordine Ait-Laoussine, un ancien ministre algérien de l'Energie qui dirige Nalcosa, un cabinet de consultants en Suisse. Or, à eux seuls, ces pays représentent plus de la moitié de la production de l'Opep. »

Difficile, pourtant, de déceler les traces de cette inquiétude dans les couloirs de l'organisation. Alors que le monde entier était suspendu pendant l'été aux soubresauts du baril, l'Opep a affiché une déconcertante sérénité. Au point qu'elle n'a pas jugé utile d'organiser sa réunion prévue fin juillet à Vienne. De toutes ces tensions l'Opep ne parle pas. Ou si peu.

« L'Opep n'est pas une organisation politique », se défend son président, qui lui aussi adopte un profil bas. Ce petit homme trapu de 53 ans parle d'une voix nasillarde et saccadée, et refuse de se laisser entraîner sur un autre terrain que celui des chiffres. Ce jour-là, à la fin juillet, le ministre indonésien de l'Energie, Purnomo Yusgiantoro, qui assure la présidence tournante de l'Opep, vient précisément à Vienne pour plaider l'esprit de responsabilité de son organisation. Face aux inquiétudes des pays consommateurs, il affirme que l'Opep fait tout ce qu'elle peut pour enrayer l'escalade des prix. Elle a déjà augmenté sa production. Même si elle le voulait, ajoute-t-il, l'Opep ne peut pas faire beaucoup plus. Cette déclaration vaut tous les aveux de faiblesse : à demi-mot, le président de l'Opep reconnaît l'impuissance de l'organisation à réguler la production. L'annulation soudaine de la réunion de juillet prend un tout autre sens : inutile de mettre en scène devant les caméras du monde entier son propre embarras, ses propres limites...

 
 
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