De richissimes organisations à vocation officiellement caritative et religieuse contrôlent un bon tiers de la richesse du pays. Un Etat dans l'Etat dont le pouvoir s'accroît.
Majestueusement implanté au bout d'une grande avenue bordée d'hôtels et d'échoppes, le mausolée au dôme doré de Reza, le huitième imam, vénéré comme un saint par les chiites du monde entier, brille de mille feux. La nuit vient de tomber sur Mechhed, la deuxième ville d'Iran, et, dans la cour intérieure, des milliers de pèlerins piétinent les grands tapis persans sortis pour la prière du soir. Ils viennent de Téhéran, la capitale, de Bahreïn, du Qatar ou d'Irak. Pour prier, mais aussi pour financer par leurs dons Astan-e Qods-e Razavi, l'une des dix plus puissantes fondations religieuses iraniennes - bonyad, en persan -, ces empires économiques et financiers propres à la République islamique.
Intouchables, ces sociétés quasi étatiques ne paient pas d'impôts. Depuis 2002, elles sont pourtant officiellement imposables, mais, dans les faits, elles n'ont de comptes à rendre... qu'à Dieu. Faute de chiffres officiels en la matière, leur véritable pouvoir est difficilement mesurable. Seule certitude : il est colossal. Les estimations les plus basses tournent autour de 20 % du PIB, mais, d'après le quotidien économique Sarmayeh, les fondations contrôleraient 35 à 40 % du PIB iranien, qui s'élève à 120 milliards d'euros. La plupart de ces fondations ont vu le jour après la révolution de 1979. Une fois le chah éliminé, elles furent chargées par les mollahs au pouvoir de saisir les avoirs des grandes familles proches de l'ancien monarque pour redistribuer l'argent au peuple via des oeuvres caritatives. C'est ainsi que les biens des grandes fortunes du pays (banques, exploitations agricoles, usines, immeubles, sociétés pétrolières, hôtels...) passèrent entre leurs mains. Très vite, elles prirent goût au business.
Perchée dans une grande tour qui domine la place Argentine, à Téhéran, la fondation des Déshérités est ainsi devenue l'une des plus riches du pays en recevant les biens de Hojbar Yadzani, une grande fortune d'avant la révolution islamique. Aujourd'hui, elle fonctionne comme une véritable holding de multinationale, à la tête de banques, de luxueux hôtels, des usines de Zamzam, le soda local, avec à la clef un quasi-monopole sur la plupart des eaux minérales et autres boissons vendues dans le pays, sans compter les multiples affaires réalisées avec l'étranger.
Comme les autres fondations, elle excelle particulièrement dans l'immobilier. Déjà à la tête d'une multitude de bâtiments à Téhéran, surtout dans les quartiers aisés du nord de la ville, elle spécule activement, quitte à acheter des usines délabrées et à précipiter leur faillite pour récupérer les terrains. « Les fondations étaient censées aider les opprimés. Elles les ont oubliés », commente, sarcastique, l'économiste iranien Fariborz Raïs Dana.
Au profit de qui ? Essentiellement de la clique d'éminences religieuses et de gardiens de la révolution (les pasdaran) proches des hautes sphères du régime, à qui elles servent de pompe à finances. Nombre d'économistes les soupçonnent ainsi de financer l'armement des « amis » de l'Iran, Hezbollah libanais en tête. Parmi les plus actives et les plus riches, Astan-e Qods-e Razavi a pour tâche officielle l'entretien du sanctuaire de l'imam Reza. Une traversée des couloirs labyrinthiques du gigantesque complexe entourant le mausolée permet de mesurer la richesse de cet « Etat dans l'Etat », un surnom que lui donnent la plupart des habitants de Mechhed. Décorée de mosaïque, sa fastueuse bibliothèque abrite plus de 1 million d'ouvrages, parmi lesquels de vieux corans inestimables.
Un peu plus loin, le musée exhibe fièrement ses plaques d'or gravées à la main, ses antiquités et ses tapis épais. Cette opulence est certes largement financée par les dons des quelque 14 millions de pèlerins qui visitent chaque année le mausolée d'or et de marbre, et par les legs de fidèles (maisons, entreprises, terrains...), une tradition dans la province du Khorasan, dont Mechhed est la capitale. Mais si Astan-e Qods-e Razavi brasse chaque année autant d'argent que l'Etat iranien, c'est surtout grâce aux juteuses affaires réalisées par une centaine de sociétés spécialisées dans l'agroalimentaire, la construction, le textile, la pharmacie, le pétrole bien sûr, et jusqu'aux hôpitaux, aux universités, aux centres culturels et sportifs. Sans compter la profitable zone franche de Sarakhs, créée en 1996 à la frontière avec le Turkménistan, impressionnante cité industrielle dotée d'un aéroport.
Au premier étage du Diamant d'Orient, un centre commercial flambant neuf de Mechhed où les midinettes en foulard coloré viennent siroter des sodas, une supérette propose la marque Razavi, déclinée sous toutes les formes : biscuits, gâteaux, chewing-gums. Sans oublier le dernier produit en vogue : le strudel Razavi, pure imitation des pâtisseries viennoises. Surprenant, dans un pays qui prétend lutter contre l'« invasion culturelle occidentale »... Mais, après tout, le téléphérique, les installations de ski et les restaurants qui accueillent à la montagne la jeunesse rebelle et dorée de Téhéran appartiennent bien à la fondation des Déshérités. Pour les mollahs non plus, l'argent n'a pas d'odeur...


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