L'Irlande, jeune comme toujours, riche comme jamais

Yves-Michel Riols, envoyé spécial à Dublin -  01/04/2006  - L'Expansion 
 

Eldorado des biotechnologies, de l'informatique et de la pharmacie, le pays surfe sur une dynamique insolente. A tel point que sa jeunesse ne songe plus à chercher fortune ailleurs.

La pluie, le vent et l'heure tardive n'y changent rien. Même en pleine semaine, vers minuit, les rues du centre de Dublin débordent de monde. Plus précisément, elles grouillent de jeunes. Il faut zigzaguer sur les trottoirs pour contourner les groupes de fêtards agglutinés devant l'entrée des pubs, des restaurants et des cinémas. Dublin n'a plus rien de la « belle endormie » naguère chantée par ses poètes mélancoliques.

Parce que la ville vit vingt-quatre heures sur vingt-quatre, certes, mais surtout parce qu'à la langueur a succédé une euphorie juvénile sans précédent. Après quinze années d'un boom économique qui n'a pratiquement pas d'équivalent, même en Asie, l'Irlande vit en effet une période triplement historique : jamais elle n'a été aussi jeune, aussi riche et aussi fière. Fière, parce que, pour la première fois, les « enfants du boom » - ces moins de 25 ans qui représentent désormais 37,5 % de la population et font de l'île d'émeraude le plus jeune pays d'Europe - ne sont pas obligés de s'exiler pour se bâtir un avenir prospère.

L'enthousiasme est partout palpable. Prenez ce guide, un quinquagénaire distingué, qui accueille les touristes à bord de son bus avec une singulière introduction : « Bienvenue en Irlande, le pays dont l'économie est la plus prospère du monde occidental ! » Entre deux commentaires sur les monuments, il laisse libre cours à son euphorie : « Ce qui s'est passé ici est incroyable. Nous en sommes très fiers. »

Effectivement, qui aurait pu croire, à la fin des années 80, que le pays connaîtrait une telle métamorphose ? En l'espace d'une décennie, le tigre celtique a terrassé tous ses démons : le chômage de masse, un endettement chronique et, surtout, la désastreuse émigration de ses jeunes talents. Inutile de scruter l'histoire, de remonter à la grande famine du milieu du XIXe siècle, pour en trouver les traces. La dernière grande vague de fuite des cerveaux remonte à seulement... 1989. Cette année-là, un Irlandais sur cent a quitté le pays. Imaginez, en France, l'impact qu'aurait le départ de près de 600 000 jeunes en une seule année...

Au-delà des chiffres, le pays transpirait la morosité. « Nous avions un immense sentiment d'échec depuis notre indépendance, en 1922. C'était cela, notre héritage collectif », insiste Padraic White, l'un des pères des réformes économiques qui sont à l'origine du miracle. Confortablement installé au coin de la cheminée d'un hôtel cossu de Dublin, il peut aujourd'hui en sourire. « Mais à l'époque, dit-il, nous avions l'impression d'être condamnés à ressasser sans fin nos problèmes. » C'était hier, et c'est pourtant presque de la préhistoire pour les jeunes Irlandais déjà habitués à leur nouvelle opulence, au point qu'ils ne s'étonnent même plus de collectionner les premières places dans les palmarès économiques européens.

Qu'on en juge : l'Irlande est le pays européen où le chômage est le plus bas (4,3 % de la population active) et la natalité, la plus forte. C'est aussi le deuxième pays le plus riche de l'Union européenne, derrière le Luxembourg, avec un produit intérieur brut par habitant de 38 600 euros - presque trois fois plus qu'il y a dix ans ! Du coup, un Irlandais gagne en moyenne cinq mois de salaire de plus par an qu'un Français... « Je ne connais pas d'autre pays européen qui ait réalisé ce que l'Irlande a fait ces dix dernières années », insiste Edward Melaniphy, le jeune vice-président de 35 ans de Citigroup, première banque étrangère dans le pays.

« Toute personne de moins de 30 ans a connu des changements radicaux dans sa vie quotidienne », remarque Louise Kelly, qui dirige, à seulement 31 ans, l'agence de recrutement Robert Walters, installée dans le quartier des Docklands de Dublin. L'un de ces changements a été le retour en masse des émigrés : 130 000 depuis cinq ans. Parmi eux, Kevin Mitchell, revenu à Dublin après dix ans passés aux Etats-Unis. A 35 ans, ce généticien a franchi le pas grâce au tapis rouge que l'Irlande déroule sous les pieds des jeunes chercheurs. En échange du « rapatriement » de leur savoir-faire, l'Etat leur offre des bourses pour mener à bien des projets de recherche. Signe, dit-il, que la roue a bien tourné : « Je reçois maintenant des candidatures d'Américains qui veulent venir travailler chez nous. »

Désormais, l'île attire comme un aimant la jeunesse du monde entier. Fermez les yeux et ouvrez grand vos oreilles et vous entendez une cacophonie de langues dans les rues de Dublin. On y croise des Français, des Espagnols, des Chinois... Et des Polonais, beaucoup de Polonais. Ces derniers sont arrivés en masse (120 000) dans le pays depuis l'élargissement de l'Union européenne à dix nouveaux membres, anciens pays socialistes pour la plupart, en mai 2004. Rien d'étonnant à cela : l'Irlande est l'un des trois pays (avec le Royaume-Uni et la Suède) qui n'ont pas imposé de restrictions à la libre circulation de la main-d'oeuvre en provenance des pays d'Europe centrale.

 
 
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