Comment interpréter le Forum social européen qui vient de se tenir entre Saint-Denis et Paris ? Au-delà d'aspects irréalistes ou d'erreurs de fond, comme ce fut le cas concernant l'Europe, il faut le comprendre comme la revendication d'un monde plus humain et chaleureux au moment où souffle un vent glacial sur l'Union européenne et où ses citoyens ont le moral en berne.
On le sent, à Paris comme à Berlin, où les responsables politiques dévissent dans les sondages. Jean-Pierre Raffarin et Gerhard Schröder rivalisent d'impopularité, alors qu'ils prétendent mettre en oeuvre des réformes « indispensables ». S'ils sont désavoués par leurs opinions publiques, ce n'est pas parce qu'ils agissent, mais parce qu'ils ont choisi de faire autre chose que ce qu'ils avaient promis. Ils assurent qu'il n'y a pas d'alternative à leur politique, mais ils n'en avaient soufflé mot lors de leurs campagnes électorales.
De plus, personne ne peut admettre l'affirmation qu'il n'y a pas d'alternative, car cela n'est jamais vrai. C'est du mauvais marxisme. On peut défendre ses choix parce qu'on les juge « nécessaires », mais il y a toujours une alternative, même jugée mauvaise ! Les citoyens ne supportent donc pas cette dénégation, car ils comprennent que leurs dirigeants refusent tout dialogue.
Les gens ont besoin de perspectives, pas d'un discours froid et prétendument rationnel, qui constate que cela va mal et promet que cela ira encore plus mal. Aujourd'hui, il fait froid et un vent mauvais renforce le sentiment de glaciation. Ce vent, c'est le patronat qui le fait souffler en profitant sans état d'âme de la situation de faiblesse des syndicats et des salariés en général.
Comment, lorsqu'on vous annonce des sacrifices sur les retraites ou les conditions de la protection sociale, peut-on accepter de voir les patrons multiplier leurs salaires par deux, cinq ou dix ? Comment peut-on comprendre que les vedettes du show-business ou du sport amassent des fortunes inouïes ? Que pense un salarié précarisé quand il apprend que le pilote automobile milliardaire Ralf Schumacher est enregistré comme « chômeur » en Suisse, où il y paie sept fois moins d'impôts qu'il ne devrait le faire en Allemagne ? Comment accepter aussi, au moment où le patronat réclame de nouvelles coupes dans la protection sociale des salariés, d'apprendre qu'un entrepreneur plus ou moins voyou a profité de la nuit pour déménager son usine ?
Ce climat glacial a pour conséquence de congeler toute capacité de penser autrement. De plus, face à un capitalisme qui semble avoir oublié toute éthique, tout devient inacceptable pour les citoyens maltraités.
Pour sortir de ce grand hiver, qui risque de paralyser toutes les initiatives, il sera nécessaire que les patrons mettent fin à ce retour à la vieille stratégie de lutte de classes qu'ils appliquent actuellement, qu'ils cessent de croire que, l'autre camp étant affaibli, ils peuvent tout se permettre. Au contraire, il est urgent d'imaginer un nouveau forum européen, combinant Davos et le Forum social, pour réfléchir à la nouvelle éthique du capitalisme et à la mise en pratique d'une véritable économie sociale de marché. C'est seulement s'il parvient à se doter d'une morale crédible et d'une pratique sociale que le capitalisme méritera d'être accepté.

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