idée reçue

« L'Etat surprotège les groupes français »

Franck Dedieu -  01/02/2005  - L'Expansion 
 

En réalité, une étude d'UBS montre que Paris bloque rarement les raids étrangers sur nos fleurons industriels.

Vue de la City ou de Wall Street, la France est souvent présentée comme une forteresse. Protégée par l'Etat, elle dissuaderait les investisseurs étrangers. Dans les salles de marché, les traders anglo-saxons citent à l'appui de leur démonstration quelques « personnages historiques » : de Gaulle, promoteur des champions nationaux, Mitterrand, spécialiste des « Meccano industriels », Balladur et ses noyaux durs. Début 2004 encore, l'opposition gouvernementale au rachat du français Aventis par le géant pharmaceutique suisse Novartis a marqué les esprits.

En réalité, la citadelle France n'est pas imprenable. Une étude réalisée par les stratégistes de la Banque UBS montre qu'entre 1986 et juin 2004, 45 des 53 tentatives d'OPA étrangères sur les fleurons de la cote ont réussi. Avec 85 % de succès des offensives étrangères sur son sol, l'Hexagone est donc un terrain de chasse et non une forteresse. En presque vingt ans, l'Etat n'a opposé son veto que deux fois. D'abord, en 1987, pour faire barrage aux appétits de l'italien Ferruzzi sur le sucrier Saint-Louis, puis, en 1999, face à Coca-Cola, prêt à faire main basse sur Orangina. Mais la boisson gazeuse finira dans l'escarcelle... du britannique Cadbury.

« Attention, si les pouvoirs publics français ne s'opposent presque jamais, ils interviennent fréquemment », précise un des auteurs de l'étude, Philippe Tibi. Dans la moitié des cas environ, l'Etat s'assure des garanties sociales ou stratégiques, mais le raider initial finit le plus souvent par emporter sa proie, ou l'abandonne à un autre acheteur étranger. Ainsi, en 1998, AGF convole avec l'allemand Allianz, mieux disposé que l'assureur italien Generali à quelques concessions. De même, en 2000, le ministre des Finances de l'époque, Laurent Fabius, appuie le rachat du CCF par le britannique HSBC, plus rassurant pour l'emploi, aux dépens du néerlandais ING.

« En fait, l'importance du plan social ou stratégique d'un acquéreur permet de faire oublier la couleur de son drapeau », remarque Philippe Tibi. Dans seulement 6 % des cas, l'Etat fait intervenir un chevalier blanc tricolore pour sauver l'un de ses fleurons. La dernière « solution française officielle » remonte à... 1990, avec l'arrivée de Chargeurs pour racheter Pathé à la barbe de l'italien Parretti. L'interventionnisme étatique peut même profiter aux investisseurs. Cas d'école : la mise aux enchères par le Trésor de ses 11 % dans le Crédit lyonnais, en novembre 2002. BNP Paribas a payé une prime de 47 % par rapport au marché pour l'emporter, à la satisfaction des actionnaires minoritaires, qui ont vu leurs actions bondir en Bourse le lendemain.

« La France, soumise aux directives européennes, n'intervient pas plus que les autres Etats. A commencer par ceux qui, comme les Etats-Unis, ont une réputation libérale », conclut Philippe Tibi. On peut aussi constater que le gouvernement britannique bataille avec la Commission européenne pour garder sa golden share (action en or) dans le groupe d'aéronautique BAe, histoire de protéger en toutes circonstances les intérêts britanniques. Aucun trader ne semble s'en émouvoir.

Mais alors, pourquoi de tels préjugés sur le rôle de la puissance publique française ? La réponse tient peut-être dans cette boutade souvent entendue à Bruxelles : la France est interventionniste en paroles et libérale en pratique, les autres Etats de l'Union font l'inverse.

L'issue des OPA étrangères en France

De 1986 à 2004

Succès de l'initiateur 85 %

Victoire d'un chevalier blanc français 6 %

Victoire d'un autre étranger 4 %

L'Etat français met son veto 3 %

Bruxelles met son veto 2 %

45 des 53 raids étrangers ont réussi : la France n'a rien d'une forteresse imprenable.

 
 
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