idée reçue

« L'Etat doit gérer en bon père de famille »

Franck Dedieu -  01/10/2003  - L'Expansion 
 

N'ayant pas les mêmes contraintes qu'un ménage, l'Etat peut, avec mesure, s'octroyer des marges de manoeuvres.

Une ardoise avec douze zéros. Après des années de dérapages budgétaires, l'endettement de la France atteint désormais 1 000 milliards d'euros. Un ménage normal a bien du mal à se figurer ce que représente une telle somme. Ramenée aux 60 millions de Français, elle équivaut à une dette de 15 000 euros par personne. Contre environ 6 000 en 1990. Aucun père de famille responsable ne s'autoriserait une telle dérive sans se faire rappeler à l'ordre. C'est indéniable. Mais, à y regarder de plus près, cette comparaison « pédagogique » entre la gestion des finances publiques et celle d'un ménage ne tient pas.

En premier lieu, parce que M. Dupont et la République ne s'endettent pas sur les mêmes durées. Pour un ménage, le crédit immobilier s'échelonne rarement sur plus de vingt ans. L'Etat dispose, lui, de plusieurs siècles, voire de l'éternité pour honorer ses dettes. « Ce temps théoriquement illimité l'autorise à s'endetter davantage. En théorie économique, la capacité d'emprunt s'allonge avec l'horizon de remboursement », rappelle Gérard Cornilleau, économiste à l'OFCE. En clair, un agent qui ne dispose que de deux ans devant lui pour acquitter sa dette devra négocier un crédit d'une valeur bien moindre qu'un autre agent capable de s'engager sur une décennie.

Ensuite, les 1 000 milliards de dette contractés par l'Etat s'accompagnent obligatoirement d'autant de créances. Avec ses montagnes d'obligations du Trésor, l'Etat produit également des bataillons de rentiers. Des fameux 15 000 euros de dette par citoyen il faudrait donc « déduire » le montant des créances correspondantes. Selon la Banque de France, les résidents français détiennent 64 % de la dette de l'Etat. Et se paient même le luxe de prêter leur argent à d'autres Etats. « Les Français financent le déficit des autres depuis une dizaine d'années, et notamment celui des Américains », ajoute Gérard Cornilleau. En 2002, la balance française des paiements est positive de 27,5 milliards d'euros. Soit 1,8 % du PIB.

Enfin, cette dette laissée aux générations futures - appelées à régler l'ardoise de leurs aînés - s'accompagne, en contrepartie, d'un patrimoine. La qualité des infrastructures s'accroît souvent avec les dépenses publiques (voir graphique ci-contre). Les actifs industriels, les infrastructures routières, les hôpitaux ou les tribunaux financés par l'emprunt valent bien quelque chose. Tout le patrimoine ne dispose pas d'une valeur marchande, mais il possède une utilité sociale réelle à prendre en compte dans « l'héritage », pour poursuivre la métaphore familiale. Et, renchérit Bernard Guerrien, économiste au CNRS (1), « ce sont les générations futures qui bénéficieront principalement des résultats des dépenses à l'origine de ce déficit ».

A condition, bien entendu, que les ressources empruntées par l'Etat produisent effectivement des recettes ou du moins améliorent le bien-être de ses administrés. En fait, le montant des emprunts contractés par la puissance publique importe moins que leur « retour sur investissement ». Elle peut massivement s'endetter si elle utilise ses crédits à bon escient. De ce point de vue, elle ressemblerait davantage à une sorte d'entreprise d'intérêt général qu'à un ménage.

(1) Petit Bréviaire des idées reçues en économie (La Découverte).

Grosso modo, la qualité des infrastructures d'un pays augmente avec la dépense publique.
 
 
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