Le nucléaire français en a fait sa vitrine. Pourtant, avant même sa mise en service, l'European Pressurized Water Reactor concentre les critiques, et pas seulement des écolos.
Philippe Leigné a la tête de l'emploi : une allure de cow-boy, un visage carré barré de sourcils broussailleux, et surtout de larges épaules. Il faut bien ça quand on a l'avenir du parc nucléaire français entre les mains. Car c'est ce quinquagénaire qui pilote le fameux projet EPR (European Pressurized Water Reactor) mis au point par Areva et construit par EDF à Flamanville (Manche). Une bête de course capable de fournir 13 milliards de kilowattheures par an, soit la consommation électrique de la Picardie. Du haut de la falaise qui surplombe le chantier, Philippe Leigné observe le ballet des pelleteuses. Une immense dalle ronde dessine l'emplacement du futur réacteur, là où les premières tonnes de béton de l'îlot central devraient être coulées en décembre. « Après un an de travaux, nous sommes globalement dans les temps », déclare-t-il, sans esquisser un sourire.
Dans son bureau parisien, Bernard Salha, le directeur de l'ingénierie nucléaire d'EDF, griffonne sur un papier le « rétroplanning » censé justifier la construction de l'EPR. « Les premières centrales nucléaires françaises construites au milieu des années 1970 devront être progressivement remplacées à partir de 2020. Nous devrons alors disposer d'une technologie qui aura pu être testée au moins pendant cinq ans. Cela suppose la mise en marche d'un nouveau réacteur vers 2012. » CQFD. Sauf que ce schéma qui fleure bon le calcul d'ingénieur est loin de faire l'unanimité. Au sein même d'EDF, au Commissariat à l'énergie atomique (CEA) et dans la communauté scientifique, le choix de l'EPR et la feuille de route de l'électricien en laissent plus d'un pantois.
« Nous n'avions vraiment pas besoin d'un nouveau réacteur. La France est déjà en situation de surcapacité de production nucléaire. On estime aujourd'hui que, sur un total de 58 réacteurs, une dizaine servent uniquement à l'exportation et qu'une quinzaine d'autres au moins ne tournent pas à leur optimum économique », explique Antoine Bonduelle, ingénieur et consultant en énergie. Or, si l'on en croit les dernières projections du Réseau de transport d'électricité (RTE), la consommation électrique française devrait nettement ralentir sa progression dans les années qui viennent. D'ici à 2010, elle augmenterait de 1,3 % chaque année, puis de 1 % seulement par an jusqu'en 2020, soit moitié moins vite que durant les années 1990-2000. Bernard Laponche, responsable de l'énergie et de la sûreté nucléaire du gouvernement Jospin et l'un des meilleurs spécialistes en matière d'économies d'énergie, ne décolère pas : « La France a besoin de nouvelles capacités de production d'électricité très souples, pouvant fonctionner rapidement lors des pics de consommation. Or le nucléaire n'est absolument pas rentable dans ce type de situation. »
Dans cet épineux dossier de la modernisation du parc nucléaire, les gouvernements successifs et EDF semblent avoir écarté toutes les options autres que l'EPR. La première aurait consisté à allonger la durée de vie des centrales les plus récentes. Outre-Atlantique, l'Autorité de sûreté nucléaire a donné son agrément pour porter la durée d'exploitation de plus de la moitié des réacteurs à soixante ans. En France, alors que les technologies sont quasi identiques, les réacteurs ne doivent théoriquement pas fonctionner plus de quarante ans. Seconde voie possible : l'augmentation de la puissance du parc existant. Une option choisie par la Suède et étudiée actuellement par la Belgique. « Tout peut se changer dans une centrale, à part la cuve. Il suffit d'une nouvelle pompe à chaleur et de faire varier certains paramètres de calcul pour augmenter la puissance d'un réacteur de 5 à 10 % à niveau de sûreté équivalent », explique cet ancien ingénieur d'Areva. En France, le lifting d'une quinzaine de centrales aurait permis d'économiser la construction de l'EPR de Flamanville. Alors, comment expliquer l'empressement du « lobby » nucléaire français ?
« Nous sommes confrontés à un réel problème de pyramide des âges », lâche Bernard Salha. Tous les ingénieurs et techniciens spécialisés qui ont participé à la construction du parc nucléaire français dans les années 70-80 sont proches de la retraite. Si les géants français de l'atome souhaitent conserver une compétence en matière de construction et de maintenance d'une installation nucléaire, la transmission du savoir est essentielle. « Le chantier de l'EPR est un formidable instrument pour former des centaines d'ingénieurs », conclut Bernard Salha. Le maintien des compétences est évidemment un atout essentiel au moment où le nucléaire revient partout à la mode après des années de purgatoire.



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