Paul-Louis Brodier, ingénieur de formation et consultant de métier, est déjà connu pour son livre La Valeur ajoutée directe (1).
Aujourd'hui, il termine un ouvrage dont l'ambition est de rendre droit de cité à l'entrepreneur et à l'entreprise.
L'Expansion. Vos travaux s'appuient sur la distinction à faire entre entreprise et société. N'est-ce pas une querelle de mots ?
Paul-Louis Brodier. Ecoutez les dirigeants et lisez les journaux.
On utilise indifféremment un mot pour l'autre. Or cette confusion des termes soulève des enjeux autrement plus cruciaux pour notre économie que ne le ferait une simple coquetterie sémantique. Car à confondre ces deux notions, on en vient à brouiller les règles du jeu économiques, sociales et même politiques.
Quelle est donc cette différence ?
P.-L. B. Seule la société est définie en droit. C'est un contrat par lequel deux ou plusieurs personnes mettent en commun des biens ou leur industrie en vue de partager le bénéfice ou l'économie qui en résulte. C'est aussi la personne morale née de ce contrat. Les associés s'engagent à contribuer aux pertes (art. 1832 du Code civil). Autrement dit, la société définit les préoccupations des actionnaires propriétaires avec pour finalité le profit.
L'entreprise, elle, n'a pas fait l'objet de tant de sollicitude de la part du législateur. Elle n'existe pas en droit.
Quelle est votre définition de l'entreprise ?
P.-L. B. Celle de nombreux économistes : un système économique de production avec pour finalité la création de richesses. Précisons cependant que la richesse créée n'est pas le produit vendu mais la transformation qui aboutit au produit vendu. La richesse créée par une boulangerie n'est donc pas le pain, mais la transformation de farine en pain. Et c'est la différence entre le prix du pain et celui de la farine, autrement dit la valeur ajoutée directe , qui mesure la richesse créée. C'est elle aussi qui rémunère l'ensemble des ressources mises en oeuvre pour la générer, capital, travail, consommation... et savoir-faire. Une ressource trop souvent négligée, car elle ne se chiffre pas, et trop souvent sacrifiée au nom du profit.
Vous ne contestez tout de même pas la nécessité du profit ?
P.-L. B. Bien sûr que non. Mais le profit n'est ni la finalité de l'entreprise ni son objectif économique premier. Celui-ci doit être la valeur ajoutée à obtenir et donc la richesse à créer. En la maximisant à ressources égales, on assure automatiquement de bons profits. En revanche, vouloir maximiser le seul profit génère des effets pervers en ce sens que cette conception est en général assortie d'une intoxication sur la compétitivité : l'avenir ne serait radieux que quand tout sera standardisé et pas cher. Enfin, l'obnubilation du profit et de la baisse des prix appauvrit les entreprises, car pour y parvenir on se contente souvent de réduire les charges, les prix de revient et bien entendu les effectifs.
On en revient au capitalisme rhénan P.-L. B. Là encore, les mots nous jouent des tours. Des auteurs comme Michel Albert ou Lester Thurow (2) distinguent bien ces deux capitalismes, le néo-américain, où seuls comptent la société et le profit, et le nippo-rhénan, où priment l'entreprise et la valeur ajoutée. Mais s'agit-il alors encore de capitalisme ? Je déplore qu'à gauche comme à droite on assimile l'entreprise au capital de la société. Il en résulte une vision binaire capital-travail qui nourrit autant la dialectique marxiste que le capitalisme américain et d'où l'entreprise créatrice de richesses est exclue. Pourtant, capital et travail ne trouvent leur sens que mis en oeuvre au sein de cette troisième entité qui les transcende : l'entreprise. A l'oublier, on privilégie soit les propriétaires, et donc le profit ; soit les travailleurs, et l'on joue Six Personnages en quête d'auteur. Comme au théâtre, il faut à l'entreprise un auteur, en l'occurrence un entrepreneur.
Les entrepreneurs disparaissent-ils ?
P.-L. B. Oui, parce qu'on persiste à les prendre pour ce qu'ils ne sont pas : investisseur préoccupé par la plus-value à réaliser lors de la cession d'actions ou manager appointé par un propriétaire pour maximiser le profit. Curieusement, très peu d'économistes se sont penchés sur l'entrepreneur. Jean-Baptiste Say à la fin du xviiie siècle le distingue très nettement du capitaliste, alors que l'école classique anglaise les avait confondus. Joseph Schumpeter va un peu plus loin en montrant que le véritable entrepreneur est celui par qui arrive l'innovation, tandis que son cousin, l'exploitant, se contente de perpétuer l'existant. Bonne nouvelle cependant, Schumpeter inspire depuis peu une école d'économistes américains, tels que Gene M. Grossman à Princeton ou Paul R. Krugman au MIT, qui ne croit pas aux recettes de l'ultralibéralisme reaganien.

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