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L'atelier Vuitton, à Asnières

Quentin Domart -  01/04/2007  - L'Expansion 
 
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Présent sur ce site presque depuis sa création, le fleuron de LVMH y peaufine des malles sur mesure et des sacs destinés aux défilés de mode. Avec un savoir-faire inchangé depuis cent cinquante ans.

Non, ce n'est pas avenue Montaigne, au siège de la marque, ni sur l'avenue des Champs-Elysées, dans son « magasin amiral », qu'il faut chercher l'âme de la maison Louis Vuitton. Ni même à Tokyo ou à New York, mais au nord-ouest du périphérique parisien, à Asnières, dans les Hauts-de-Seine, bien loin des paillettes du monde du luxe. Depuis que le père fondateur, Louis, y a installé ses ateliers, sous le second Empire, c'est dans cette banlieue calme et pavillonnaire qu'oeuvrent les meilleurs ouvriers malletiers de la marque.

De l'établissement d'origine subsistent les ateliers - un bâtiment en L combinant briques rouges ou blanches, charpente métallique et verre - et la maison de maître en meulière. « Ici, c'est le berceau de la maison, et tous, du vendeur en magasin à Marc Jacobs lui-même [l'actuel directeur artistique], sont venus en retrouver l'ADN », souligne Patrick-Louis Vuitton, cinquième du nom en ligne directe et habitant des lieux pendant trente-cinq ans.

Costume trois pièces, pipe en bouche et moustache élégante, l'homme est tel qu'on imagine son prestigieux aïeul, Louis, dont on vante toujours le génie. A 14 ans, en 1835, ce fils de meunier quitte son Jura natal pour la capitale. Le voyage, à pied, dure deux ans. Louis commence par être layetier, un métier consistant à fabriquer des paquetages sur mesure pour emballer les effets personnels des voyageurs. En 1854, il s'installe à son compte à Paris : c'est la naissance de la maison Louis Vuitton, malletier. Car Louis a une idée : associer les techniques du layetier et celles du malletier. Il lance les premières malles plates, plus légères et plus robustes - grâce à l'utilisation de bois de peuplier pour les renforts - que leurs cousines bombées et cintrées de fer. Une innovation qui allait permettre à la maison d'accompagner l'avènement du voyage moderne. « C'est l'époque des premiers déplacements en train et en bateau à vapeur, rappelle Patrick-Louis. Puis, plus tard, en voiture et en avion. » Les affaires de Louis se développent très vite, et, consécration, il devient le fournisseur officiel de l'impératrice Eugénie. « Par manque de place, en 1859, il doit alors délocaliser ses ateliers à Asnières. »

A cette époque, la ville est telle que la peindra Georges Seurat dans Une baignade, Asnières, en 1884 : canotiers et baigneurs se côtoient en bord de Seine tandis qu'au loin fument les usines. Sur l'autre rive, à Levallois, Gustave Eiffel a installé ses ateliers. Louis Vuitton choisit l'endroit parce qu'il est relié à la gare Saint-Lazare par le train et se situe non loin de la Seine. « Il était plus pratique et moins coûteux de faire acheminer les peupliers sur des péniches », explique Patrick-Louis. Habité jusqu'en 1964, le site a survécu à trois guerres - parfois au prix de liaisons dangereuses avec le gouvernement de Vichy -, et même au rachat de la maison par Bernard Arnault, en 1989. Aujourd'hui, c'est le fleuron des 13 ateliers français, et ses 233 artisans y réalisent les sacs pour les défilés ainsi que les prestigieuses « commandes spéciales », étonnantes malles sur mesure. « Depuis le début, nous concevons des moutons à cinq pattes pour les grands de ce monde », raconte Patrick-Louis en énumérant les créations maison : malle-lit pour l'explorateur Savorgnan de Brazza, malle-autel pour le père Teilhard de Chardin, malle transformable en calèche pour la comtesse de Clermont-Tonnerre... Lui-même, responsable de ces commandes spéciales depuis vingt ans, vient de concevoir une malle-douche unique en son genre.

Dans les ateliers, « rien n'a bougé. Les gestes sont les mêmes, le processus de fabrication aussi. Seules les matières premières ont changé, et quelques machines sont venues épauler nos artisans. Mais la finition se fait toujours à la main », assure « monsieur Patrick ». Le rez-de-chaussée abrite les ateliers de préparation. Le bois et les peaux pour les futures malles y sont entreposés et découpés avant de passer à l'assemblage, au premier étage. Là, des petites mains s'affairent de table en table pour coudre, gainer la structure ou fixer la lozine (qui protège les arêtes des bagages rigides) à l'aide de pointes en laiton rivetées. « C'est un procédé similaire à celui de Gustave Eiffel. » Et c'est au dernier étage, enfin, que sont préparés les sacs en cuirs exotiques (crocodile, serpent, autruche...) pour les défilés.

Le rez-de-chaussée de la maison de maître a aussi été maintenu dans son état d'origine. La salle à manger et le salon ont conservé leur décoration d'inspiration Art nouveau : cheminée moulée, meubles signés Guimard et vitraux peints. « C'est à cette table que de nombreuses décisions majeures ont été prises », souligne avec nostalgie l'héritier. Comme l'expansion internationale de la maison, dès 1885, à Londres. Création de la mythique toile Damier, en 1888, puis du fameux Monogram, en 1896, anciennes publicités et tout premier sac souple : les grandes étapes de la marque sont retracées à l'étage, dans un petit musée malheureusement fermé au public. Sans doute parce que la marque sait se faire désirer...

A lire : « Louis Vuitton, une saga française », Stéphanie Bonvicini, Fayard, 2004 ; « Louis Vuitton : la naissance du luxe moderne », Paul-Gérard Pasols, La Martinière, 2005.

CHRONOLOGIE

1854

Louis Vuitton s'installe à son compte rue Neuve-des-Capucines, à Paris, puis déplace ses ateliers à Asnières en 1859.

1885

Georges, le fils de Louis, exporte la marque à l'étranger en ouvrant un magasin à Londres, sur Oxford Street.

1888

Confrontée à la contrefaçon, la maison lance la toile Damier avec la mention « Marque L. Vuitton déposée ». Une première.

1896

Georges crée la toile Monogram, déposée en 1905 au « Bulletin officiel de la propriété industrielle et commerciale ».

1931

La maison Vuitton participe au raid automobile de la Croisière jaune, en Asie, aux côtés de Citroën.

1977

Henry Racamier, mari d'une petite-fille de Georges, prend les rênes de la maison et la développe au niveau mondial.

1989

Bernard Arnault rachète la marque. Elle est le fleuron de LVMH, avec un chiffre d'affaires annuel de plus de 3 milliards d'euros.

 
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