L'Allemagne craint la rechute

Stéphanie Benz, envoyée spéciale -  01/12/2006  - L'Expansion 
 

Davantage que par la prochaine hausse de la TVA, la croissance est menacée par les hésitations de la « grande coalition » à poursuivre les réformes de fond.

Ce mardi 31 octobre, les clients se pressent à l'entrée de Kaufhof, l'un des grands magasins berlinois. Les allées sont pleines, les files d'attente s'étirent aux caisses. Même le restaurant, au dernier étage, fait salle comble. « C'est un jour férié dans le Land voisin : les familles en profitent pour faire du shopping », explique le directeur, Detlef Steffens. Les Allemands auraient-ils retrouvé l'envie de consommer ? Ce commerçant voudrait le croire, car, pour la première fois depuis longtemps, son chiffre d'affaires progressera cette année. Mais il se fait peu d'illusions : l'embellie, due à l'effet Coupe du monde et au réveil de la croissance, ne durera pas. En cause : l'alourdissement de la TVA (de 16 à 19 %), le 1er janvier 2007. « Les transports, l'électricité, tout va coûter plus cher. Même si nous ne répercutons pas intégralement la hausse sur nos étiquettes, les clients vont à nouveau bouder nos rayons », se désole-t-il.

Ce coup de massue fiscal n'est pas une surprise. Lors de son arrivée au pouvoir, voilà un an, la coalition CDU-SPD (chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates) dirigée par Angela Merkel a fait de l'assainissement des finances publiques sa priorité. Il y avait en effet urgence : depuis 2001, le déficit dépassait largement le seuil des 3 % du produit intérieur brut, le maximum toléré par Bruxelles, tandis que la dette gonflait dangereusement, de 59 à 68 % du PIB. Avec cette mesure, le déficit reviendrait à un très raisonnable 1,4 % du PIB dès l'an prochain. Mais à quel prix ! « Rien qu'en 2007 cela coûtera à l'économie 20 milliards d'euros, l'équivalent de 1 point de croissance. C'est énorme », s'inquiète Sylvain Broyer, l'économiste d'Ixis basé à Francfort.

L'inquiétude est d'autant plus grande que ce choc arrive au moment où l'Allemagne semblait sortir d'une décennie de léthargie. Selon les six instituts de conjoncture qui font autorité outre-Rhin, la croissance approchera 2,5 % cette année, contre 1,1 % en moyenne depuis 2000. Jusqu'alors seul moteur de l'activité, les succès de l'industrie à l'étranger - le pays est redevenu le champion du monde des exportations depuis 2003 - ont fini par réveiller la demande intérieure. Les entreprises ont sorti des cartons leurs projets d'investissement (+ 7 % attendus en 2006) et embauchent : 300 000 emplois ont été créés depuis janvier, et le taux de chômage est revenu de 11,3 à 10,4 % en octobre. Même le bâtiment recommence à travailler, après dix ans de crise. Quant à la consommation des ménages, atone depuis des années, elle devrait aussi afficher un léger mieux.

Mais cette reprise sera-t-elle assez solide pour résister à la hausse de la TVA ? Rarement les économistes ont été si partagés : leurs prévisions pour 2007 varient de 0,5 à... 2 % de croissance. Une chose est sûre : il y aura bien un « trou d'air » en Allemagne l'an prochain, au moins pendant quelques mois. D'autant que d'autres dangers se profilent, tels l'essoufflement de l'expansion mondiale, la hausse des taux d'intérêt et le renchérissement de la facture énergétique. « Son ampleur devrait être limitée, rassure cependant Stefan Kooths, économiste à l'institut berlinois DIW. Les entreprises n'investiraient pas autant si elles n'anticipaient pas une hausse durable de leur activité. » Un détour par le Bade-Wurtemberg, le coeur industriel du pays, le prouve. D'après la chambre de commerce régionale, les carnets de commandes sont pleins, et les exportations battront de nouveaux records l'an prochain. « Depuis la crise de 1993-1994, les entreprises ont retrouvé une belle santé financière. Elles sont assez solides pour affronter une baisse de régime sur le marché local », assure Hilde Cost, l'une de ses responsables.

En réalité, l'inquiétude vient surtout des difficultés du gouvernement à poursuivre les réformes structurelles lancées pour moderniser le pays. « Notre potentiel de croissance est bien trop faible, et il faut rendre le marché du travail moins rigide pour réduire le chômage. Mais rien n'avance », enrage Norbert Walter, le médiatique chef économiste de Deutsche Bank Research. De fait, la reprise de l'activité doit peu à la « grande coalition ». Il s'explique surtout par les efforts colossaux que les entreprises ont réalisés depuis dix ans pour retrouver une compétitivité écornée par la gestion laxiste d'après la réunification.

La recette, à base de délocalisations et de compression des coûts salariaux, s'est montrée efficace. Prague et Varsovie n'étant qu'à quelques centaines de kilomètres des centres industriels du pays, les firmes y ont massivement transféré leur production. « Un million d'emplois industriels ont disparu depuis la chute du mur », affirme Gilles Untereiner, de la chambre de commerce française en Allemagne. C'est l'un des secrets de l'efficacité retrouvée des exportateurs allemands : avoir fait du pays une gigantesque plate-forme de montage, où ils importent des pièces détachées des pays à bas coûts pour les assembler avant de les réexporter. Ce que Hans-Werner Sinn, de l'institut Ifo, à Munich, appelle « l'économie de bazar » : les produits made in Germany sont en réalité fabriqués à l'étranger à 40 %. Ainsi, à Freiberg am Neckar, non loin de Stuttgart, Stefan Rosskopf, le patron de Teamtechnik, producteur de machines-outils pour l'automobile et l'industrie pharmaceutique, ne jure plus que par l'Est. « Il y a quatre ans, tous mes fournisseurs étaient allemands. Aujourd'hui, j'achète 20 % de mes composants en Hongrie ou en Slovaquie. Fin 2007, ce sera presque le double », explique-t-il, calculant que ces pièces lui reviennent 30 % moins cher.

 
 
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