Si elle veut rester une puissance agricole, la France doit vivre une nouvelle révolution verte. Deux voies s'offrent à ses paysans : la niche de qualité ou la chasse aux rendements. Et il n'y aura pas de place pour tout le monde...
Au fil des kilomètres, le long des routes départementales, défilent des villages abandonnés - sauf de quelques retraités - et des prairies envahies par les broussailles, séparées par des talus pleins de ronces. En cet été 2015, les troupeaux de vaches ont déserté la plupart des campagnes. Le plus sûr moyen d'en voir encore est de gagner les alpages de Savoie ou les monts du Jura, où leur lait fait toujours merveille pour les très appréciés fromages locaux. Brebis et chèvres sont plus rares encore. A perte de vue, en revanche, des champs de blé, de betteraves à sucre, de colza... Quelques taches mauves égaient un peu le tableau, signalant la culture du lin, si prisé des Chinois. Seule attraction dans ce paysage agricole français autrefois varié et vivant, devenu en quelques années sans âme et monotone : les colonnes d'immenses tracteurs ou de moissonneuses-batteuses avec antennes satellites et batteries solaires, plus proches des vaisseaux de La Guerre des étoiles que du tracteur Diesel de grand-papa.
Si ce scénario relève de la fiction, il n'a pourtant rien d'invraisemblable. Car l'agriculture française, qui tire déjà la moitié de ses revenus de subventions diverses, n'a aujourd'hui plus d'autre choix que d'entamer sa métamorphose si elle ne veut pas mourir. Le compte à rebours a commencé il y a quelques semaines à Hongkong. La conférence de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) a tourné au procès contre la politique agricole commune (PAC) des Européens, jugée bien trop protectionniste. Résultat : les aides à l'exportation dont profitent les produits de l'Union auront disparu en 2013, tandis que se prépare la négociation sur la baisse des droits de douane qui frappent les produits importés des autres continents.
Volailles, porcs, bovins, céréales, lait, beurre, fruits et légumes vont subir de plein fouet la concurrence des produits argentins, néo-zélandais ou brésiliens, provenant d'exploitations gigantesques. L'Europe importe chaque année 800 000 tonnes de volailles, notamment du Brésil, mais ce chiffre pourrait doubler. Quant aux importations de viande de boeuf, elles pourraient même tripler pour atteindre 1,3 million de tonnes, sur les 8 consommées dans le Vieux Continent.
Comment les agriculteurs français vont-ils organiser la contre-attaque ? En s'appuyant sur deux piliers : le premier, élitiste, ancré sur le territoire, voire le terroir, proche des citoyens et soucieux de l'environnement, visera la valeur ajoutée et les produits haut de gamme (vin, viande, fruits et légumes, une partie de la filière lait...) ; le second misera tout sur la productivité pour être concurrentiel sur le marché mondial, en cherchant en priorité à assurer aux 450 millions d'Européens leur indépendance alimentaire (betterave, blé, etc.). Avec, à terme, selon la majorité des experts, la disparition de la moitié des 660 000 exploitations recensées à ce jour, au profit d'exploitations deux fois plus grandes qu'aujourd'hui.
Principales victimes : tous les paysans qui n'auront pas su choisir leur camp, déjà fragilisés par la baisse de 15 % de leur pouvoir d'achat depuis 1998. Petits éleveurs en tête, mais aussi producteurs de fruits et légumes, coincés entre la pression constante de la grande distribution, toujours prête à s'approvisionner à l'étranger, et des coûts de production renchéris par une activité nécessitant une main-d'oeuvre abondante, notamment pour les récoltes.
La transition s'annonce violente. Pour la filière laitière, par exemple, la fin des aides à l'exportation constitue un véritable séisme. L'Europe exporte 350 000 tonnes de beurre par an, soit 20 % de sa production, ainsi que 10 % de son lait. Sur le marché intérieur européen, la tonne de beurre vaut 2 650 euros, lorsque le prix sur le marché mondial avoisine 1 300 euros. Du simple au double ! La concurrence est essentiellement néo-zélandaise. « Les vaches s'y nourrissent d'herbe trois cents jours par an ; en France, elles passent la moitié de l'année à l'étable. En outre, les troupeaux sont cinq à six fois plus grands en Nouvelle-Zélande. Ces deux différences expliquent en partie l'écart de coût », décrypte Frédéric Chausson, directeur de la Fédération nationale des producteurs de lait. Sans compter que les droits de douane frappant les produits laitiers importés pourraient diminuer de 60 %. Une spectaculaire baisse des prix se profile donc à l'horizon. Si elle n'est pas compensée, il ne restera dans dix ans que 60 000 des 100 000 exploitations existantes, prédit-on à la Maison du lait.

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